Heureux qui, comme voyage, a fait un bel abysse

Entendons-nous bien : de la Suisse, il est des choses que je sais, des choses que je savais mais que j’ai choisi d’oublier afin de faire de la place à de nouvelles et plus intéressantes connaissances sans le moindre rapport avec la Suisse et des choses que j’ignore. Les choses que j’ignore, et que je ne saurais bien évidemment quantifier puisque je les ignore, sont toutefois plus nombreuses que la somme des choses que je sais et des choses que je savais mais que j’ai choisi d’oublier afin de faire de la place à de nouvelles et plus intéressantes connaissances sans le moindre rapport avec la Suisse. Je suis catégorique sur ce dernier point, pour ne pas dire péremptoire : de la Suisse, ce que j’ignore a toujours excédé et excédera toujours ce que je sais, savais ou saurai un jour.

Cet avertissement étant posé de la manière la plus inamovible qui soit, nous allons maintenant passer au récit de mon court voyage dans la Confédération dite helvétique. Sachez cependant, et ce sera là mon ultime exorde, que ce je vais taire dépasse de loin ce que je m’apprête à dire. Je suis, voyez-vous, une créature chez qui une pudeur excessive le dispute à une fainéantise effrénée. En outre, je le confesse, je n’ai jamais rien à dire qui ne mériterait plutôt d’être tu. En fait, s’il n’en tenait qu’à moi et si je n’étais pas quotidiennement confronté à des gens qui exigent que j’émette des opinions sur tout un tas de sujets qui m’indiffèrent autant qu’ils leur importent peu, je m’en tiendrais strictement à un éventail restreint d’onomatopées monosyllabiques quel que soit le sujet abordé.

– Salut Pepper.

– Hum…

– Tu vas bien ?

– Hum…

– Le temps s’est considérablement rafraîchi, non ?

– Prout.

Mais revenons-en à la Suisse, puisque tel est le sujet dont j’ai choisi de vous entretenir aujourd’hui, avant que trop de digressions intempestives et un mauvais vent ne nous en éloignent irrémédiablement.

Je suis entré en Suisse comme je suis auparavant entré dans maintes autres contrées d’Europe ou d’ailleurs : en voiture et sous l’emprise de cannabis. Je n’ai donc qu’un souvenir assez imprécis de ma très rapide admission en cette terre étrangère. Pour tout dire, ce fut tellement brusque que je ne saurais déclarer avec certitude s’ils m’ont vu entrer. Je ne sais d’ailleurs pas moi-même, alors que j’étais au cœur de l’action, si j’ai vraiment tout saisi de cet événement. De Genève, qui fut ma première étape, j’ai néanmoins retenu deux choses, qui ont bouleversé à tout jamais le peu que je croyais savoir de la Suisse depuis l’école primaire : les toilettes sont gratuites et certaines rues, quoique totalement dénuées de crottes de chiens, sont jonchées de papiers, d’emballages et de mégots. J’ai d’ailleurs moi-même choisi, comme en témoigne la photo ci-dessous, d’écraser ma toute première cigarette helvétique dans un parc de la vieille ville où s’ébattaient quelques enfants de tailles et de formes différentes mais propres sur eux.

Mégot

J’ai également vu, après avoir fait l’acquisition d’une vignette autoroutière à 40 francs, Nyon, Lausanne, Montreux et quelques autres localités dans lesquelles j’ai peu ou prou uriné gracieusement et écrasé au grand jour un nombre non négligeable de mégots, dont certains étaient plus infundibuliformes que d’autres. De Montreux, si vous le permettez, je retiendrai, en plus d’une vue à couper le souffle, d’un hôtel tout jaune, d’un gardien de parking et d’une noire statue de Freddie Mercury dont je me demande toujours ce qu’elle foutait là, les affriolantes cuisses délicatement tannées d’une pulpeuse blonde qui, assise les jambes croisées très haut au bord du lac, pianotait négligemment sur son smartphone. Je n’aime pas particulièrement les blondes manucurées – la chose est amplement documentée – mais je suis suffisamment honnête pour reconnaitre que certaines d’entre elles, si l’on veut bien faire abstraction de leur nature, ont des corps qui pourraient rivaliser en sensualité avec ceux des brunes à qui j’ai choisi de consacrer gaillardement ma vie sexuelle. J’ai brièvement subodoré, mais peut-être était-ce dû à sa minijupe de grande marque et à ses harmonieux pilons au ton de gelée royale, que cette Vénus dans son joli cadre devait avoir très bon goût. Une saveur qui ne serait pas sans évoquer une eau minérale lapée à la source même.

Montreux

Mais quittons Montreux, son lac et ses pissotières désintéressées et roulons plus avant. Au-delà est la Suisse dont je veux vous entretenir, celle des hauteurs et des abîmes. En fait, plus précisément, ce sont de mes rapports avec les hauteurs et les abîmes suisses dont je voudrais vous narrer les terribles aventures.

Route montagnes

La hauteur étant la dimension de quelque chose depuis sa base jusqu’à son sommet, et non l’inverse, il faut être dans la vallée, et donc près de la base, pour parler de la hauteur d’une montagne suisse. Par contre, dès lors que vous êtes près du sommet de ladite montagne et que vous plongez dangereusement votre regard vers la vallée lointaine, c’est la Suisse profonde que vous voyez. Or il paraîtrait que je souffre d’acrophobie, affection que Wikipédia, toujours en veine d’informations opportunes, décrit comme une « peur extrême et irrationnelle des hauteurs ». S’il se trouve que ma peur est effectivement extrême, elle ne saurait être irrationnelle pour la simple et bonne raison que, dès lors que vous marchez un tantinet cannabisé sur les quinze centimètres de sentier qui bordent un à-pic vertigineux, le risque de tomber dans le vide est beaucoup plus grand que si vous étiez resté parfaitement sobre dans la vallée, au fond inoffensif de ce même vide qui vous tétanise tant quand vous osez le prendre de haut. En fait, ce diagnostic d’acrophobie est insatisfaisant en ce sens que je ne souffre pas de la moindre peur des hauteurs à partir du moment où il m’est permis de contempler un sommet depuis sa base. Placez-moi au pied de la Tour Eiffel, par exemple, et je vous assure que je pourrais regarder son faîte aussi bravement que n’importe quel touriste chinois. De même, je puis tout à fait, depuis mon jardin en friche, admirer le vide translucide qui nous sépare des étoiles sans éprouver le moindre début de panique. Ma peur, pour laquelle il n’existe à ma connaissance pas encore de mot, est plutôt une peur extrême mais parfaitement rationnelle de l’abîme vu d’en haut. L’abîme que je considère depuis le bas et non depuis un point qui le domine, je le réitère, me laisse de marbre. Je pourrais même, c’est vous dire, vivre tout au fond d’un ravin. Pour résumer, nous pourrions donc dire que je souffre d’une semi-abismophobie qui, en plus d’être un diagnostic bien plus pointu que celui de pleine acrophobie, est également un mot qui n’existait pas il y a encore quatre ou cinq lignes (j’ai penché un temps pour « abismusophobie » mais il m’est vite apparu que nous étions là face à un terme trop complexe qui n’aurait que peu de chances d’entrer dans les chaumières et de s’y faire une niche près de l’âtre rougeoyant). A noter, même si cela n’a pas le moindre rapport avec le voyage automobile qui nous occupe présentement, que je n’éprouve aucune peur en avion, même lorsque ce dernier appartient à Air France : passée une certaine hauteur, j’en viens à croire que la profondeur n’a plus ni sens ni réalité. En outre, selon l’heure, j’aime à profiter pleinement des apéros-cacahuètes ou des petits déjeuners qui suivent immédiatement le décollage.

Un voyage automobile au plus près de sommets aux allures de mâchoire acérée, comme il faut s’y attendre, sinon s’y résigner, ne peut se faire que par des routes qui finissent inévitablement par dominer des profondeurs indécentes, des trous pornographiques. Ajoutez à cela que certaines de ces routes ne sont en fait que des moitiés de routes (ces cons de Valaisans ont systématiquement oublié de construire la voie opposée) sans le moindre accotement ni la plus dérisoire rambarde, quelle qu’en soit la matière, et vous avez le cauchemar absolu de l’automobiliste chroniquement abismophobe et passagèrement cannabisé. Du coup, parce qu’il n’est tout de même pas question que vous ne voyiez pas ce que vous êtes venu voir, vous laissez le volant sur lequel vous vous crispez tant. Vous voulez bien marcher, enchaîner les randonnées, aller voir un glacier qui fond, un lac turquoise qui gèle, des pâtures d’estive, des mayens autres que le mayen où vous séjournez à la lampe à pétrole mais tourner le volant d’une voiture subitement trop large sur cette route depuis toujours trop étroite est au-dessus de vos forces. Vous devenez alors passager mais votre corps n’en cesse pas pour autant de réagir avec virulence à la vue – et à l’idée – du vide dont rien ne vous sépare sinon l’adresse d’un pilote que vous souhaitez plus raisonnablement défoncé que vous-même. Il vous suffit déjà qu’il conduise d’une seule main et gesticule violemment de l’autre sans que vous ayez besoin d’entretenir des doutes sur sa prise avec la réalité, son degré de conscience. Vous comptez les Tic-Tac et les cachous dans le vide-poche, vous grattez inutilement les réglages de la stéréo, vous vérifiez le contenu de la boîte à gants, vous cherchez que faire de parfaitement anodin à la place du mort qui est la vôtre mais, sans cesse, sans que vous n’y puissiez rien, vos yeux se portent à nouveau sur la route mouillée et sur l’abîme qui est son prolongement et dont vous ne percevez plus la limite. La peur, clé aux deux bras, vous maîtrise, vous plaque le visage contre le pare-brise, vous force à vivre ce que vous voudriez nier. Sucer réclame une décontraction dont vous êtes maintenant incapable : vous mordez à pleines dents les Tic-Tac ou les quelques cachous que vous n’avalez pas tout rond. Vos muscles se contractent, vous serrez les fesses à tel point qu’elles vous tiendraient dans une seule paume. Vous priez pour que vos testicules, peut-être réduits à la taille de grelots pour ce que vous savez encore d’eux à cette heure, ne viennent pas s’entrechoquer bruyamment : le pilote, qui a quitté la route des yeux pour se pencher sur la nouvelle toiture d’un chalet en contrebas, n’a pas besoin d’une telle surprise. Vous priez et vous ne lâchez plus la route des yeux : de votre concentration extrême, maintenant que le pilote s’est trouvé un autre centre d’intérêt sans rapport avec la chaussée mesquine, dépend la trajectoire du véhicule. Vous pouvez désormais avec votre seul regard d’airain ce que vous ne pouviez plus avec un simple volant et trois pédales. Vous avez momentanément versé dans la folie.

En haut, c’est beau, pur et magique. Il faut bien l’admettre, malgré l’épuisement mental. Du point de vue d’un abismophobe, voyez-vous, le seul véritable problème du sommet ne réside pas dans son aspect esthétique, qu’il sait apprécier comme tout un chacun, mais dans la distance verticale qui le sépare du point le plus bas du val ainsi que dans la distance – n’oublions pas celle-là – qu’il faudra de nouveau parcourir dans le sens inverse, mais tout aussi vertical que son contraire, pour revenir au fond du trou. Je ne veux pas entrer ici et maintenant dans des détails sordides mais vous devez tout de même savoir que, pour un abismophobe, et du diable si je ne viens pas de démontrer que je suis un abismophobe magnifique, la descente est toujours pire que la montée. Dans des proportions telles que ce ne saurait être quantifiable. Ni même exprimable sans nuire gravement à la fragile convalescence que vit maintenant le narrateur.

Autrement, voici quelques photos prises lors de mon périple. Plein n’ont aucun rapport avec la teneur du texte ci-dessus.

Papiers

VignesLes HaudèresDent blancheMayen 1Mayen 2VoletBois Suisse 4Bois Suisse 2 Bois Suisse 3 Bois Suisse 1Bidons de laitLampeBois Suisse 5

Quelle vie je mène !

Aujourd’hui, en fin d’après-midi, alors que je grignotais un biscuit fourré au chocolat, et je ne saurais vous dire ce qui a motivé cet élan soudain, j’ai couru à l’étage attraper mon appareil photo avant que le soleil ne disparaisse complètement derrière la butte.

Et, pendant que mon fils me disait quelque chose que j’avoue ne pas avoir saisi mais que je lui demanderai de répéter au dîner, j’ai pris une poignée de photos.

De retour dans ma petite étude sise sous la pente est du toit, et je ne saurais pas non plus vous dire ce qui a motivé ce deuxième élan, j’ai ouvert des logiciels, mis une copie d’une des photos en noir et blanc, réduit la taille d’une autre copie de la même photo, amélioré un brin la netteté de l’une et de l’autre copies et, enfin, collé la copie en couleur sur la copie en noir et blanc.

A l’issue de ces manipulations, je tenais donc ce que l’on appelle un collage. Sauf que, vous l’aurez certainement noté, je n’ai pas utilisé de colle.

Je vous livre la chose, que j’ ai intitulée « Bien au chaud » :

Bien au chaud, 28 novembre 2013

Bien au chaud, 28 novembre 2013

Là où intervient l’incroyable coïncidence, je vous jure que je n’avais rien planifié et que je n’ai découvert le concours de circonstances qu’au moment de classer la photo dans le dossier où je classe de telles photos, c’est que ce collage, qui est, pour autant que je m’en souvienne, mon deuxième collage à prétention artistique, a été réalisé 2 ans jour pour jour, et presque heure pour heure, après mon premier collage à prétention artistique. Et les deux fois, tenez-vous bien, j’étais en pantoufles.

Ça met sur le cul, non ?

En Pantoufles, 28 novembre 2011

En Pantoufles, 28 novembre 2011

En rentrant du boulot

Au retour du boulot, je remonte, sur cinq ou six kilomètres, une petite vallée encaissée dont les versants sont recouverts d’une forêt par endroits assez épaisse. Aujourd’hui, malgré l’extrême étroitesse de la route toute en virages, la présence sur la banquette arrière de quelques bières dont j’aurais détesté qu’elles se réchauffent puisque je me proposais de les consommer dès le seuil de ma maison franchi et le fait que j’écoutais Arabian Waltz de Rabih Abou-Khalil, j’ai brusquement garé tant bien que mal ma vieille voiture et pris quelques photos.

AutomneAutomne-2Automne-3Automne-4Automne-5

Plus tard, en arrivant sur le plateau encore généreusement ensoleillé, il m’est venu à l’idée qu’il y a de pires destins.

suffisance

Tant que je pourrai écrire, je me moque d’être lu.

Confession

Si j’avais toujours, tout le temps, en permanence, au quotidien, du divin cannabis-que-l’on-achète-sous-le-manteau, je vous le dis, je vous l’avoue, je le confesse à l’interface du monde : je n’écrirais plus un mot dans ce blog. Ou dans l’autre, puisque j’ai maintenant deux adresses. Non, je n’écrirais plus.

Voilà, c’est dit.

Et dit, ce devait l’être.

Ne me demandez pas pourquoi. Je serais incapable de vous répondre.

Aussi incompréhensible cela puisse-t-il paraître, aussi bien pour vous que pour moi, j’ai l’intime, violente mais confuse conviction que je me et vous dois d’être honnête.

Oui, vous avez bien lu : ma conviction est tout à la fois intime, violente et confuse. C’est possible. C’est tout à fait possible. On a déjà vu des convictions bien moins qualifiées être prises au sérieux.

Non, franchement, je n’écrirais plus rien. Plus rien du tout. Que dalle.

Je jouerais au croquet, dévorerais des romans indiens et mettrais la chaîne stéréo et ses quatre enceintes dans le jardin, près de ma natte et de son oreiller.

Je n’écrirais même tellement plus rien qu’il viendrait très certainement un moment où ce devrait être dit, révélé : « tiens, v’là un mec qui n’écrit plus, un mec qui a transcendé tout le truc ».

Les gens soupireraient.

Les gens soupireraient car ils aiment voir l’un des leurs prendre son envol. Ils sont jaloux, certes, mais l’envol d’un congénère vient leur rappeler que tout est possible.

Mais bon, je n’ai pas toujours, tout le temps, en permanence, ni même au quotidien, de ce divin-cannabis-que-l’on-achète-sous-le-manteau.

Et c’est tant mieux. Je suis encore trop jeune pour ce nirvana que souvent je frise.

Bref, les vacances sont finies et je viens d’écraser mon dernier joint.

On a marché sur la dune

Oui, on a marché sur la dune. Ce fut par une journée agréablement venteuse et ensoleillée.

Au sommet de ce qui n’est après tout qu’un gros tas de sable, et ce fut là la première chose que je vis dès que je pus reprendre mon souffle et relever la tête, se trouvait une enfant magnifique, le visage encadré d’une longue et lourde chevelure blonde piquée çà et là de quelques mèches plus sombres.

Fermement plantée dans le sable jusqu’à mi-mollets, deux garçonnets plus jeunes encore à ses côtés, elle souriait à l’objectif d’un homme en sandales et chaussettes sombres. Hors champ, coups d’œil inquiets à gauche sur l’artiste, regards acérés à droite sur les petits modèles, une femme surveillait étroitement toute l’opération.

« Ne bougez plus », prévint enfin le photographe.

La femme cessa ses mouvements de tête, bloqua sa respiration et fixa ses yeux de méchant contremaître sur les enfants immobilisés.

Clic !

L’obturateur ne s’était pas encore refermé, je jure que l’obturateur ne s’était pas encore complètement refermé que la voix de la femme de proie a fusé, explosé. Dans le silence de la brise, son mépris et sa cruauté ont résonné comme une déflagration. « Quelle grosse conne, celle-là ! Elle a
bougé ! Allez, putain, on se casse !
 »

Les chaussures remplies de sable, incrédule, un peu sonné, soudain malhabile sur le sol mouvant, je me suis assis plus haut sur la dune. Un peu plus haut mais guère plus loin. C’est aussi moi que les phrases crachées au visage de la belle enfant, que les mots assassins avaient touché.

Petit Pepper, dont il me semble parfois qu’il demande trop souvent la permission de se livrer à l’évident, a roulé jusqu’au bas des deux pentes, côté océan d’abord et ensuite versant forêt.

Plus tard, une fois de retour dans la baie, il a marié, sous une vertigineuse montagne d’épaisse crème chantilly, un trio de boules de glace aux parfums et aux tons délicieusement mal assortis. Et bien sûr, parce que les yeux de son père sont plus gros que son ventre, il a fallu s’y mettre à trois pour l’aider, avec seulement deux cuillères, à venir à bout de l’énorme, improbable et précaire assemblage.

Dune

[Note : il a été décidé de prolonger les vacances d’une semaine. Il se pourrait donc que, bientôt ou bien plus tard, je revienne vous présenter quelques instantanés de mon séjour entre vignobles et océan. Il est un moineau, quelques bateaux, des cordages, une demi-douzaine d’huitres, des vagues, un problème de
pneumatiques, un bar dans la tempête, un concert passablement arrosé et deux ou trois autres trucs dont j’aimerais bien vous entretenir à l’occasion. On verra
.]

In-A-Gadda-Da-Terra-Cotta

Que diriez-vous, par une belle et timide matinée, de faire quelques pas dans un jardin où rien n’est pétrifié qu’un peu d’ombre et de lumière, d’ocre et de verts ne sachent éveiller ?

Nous pourrions y croiser des visages détachés dont les paupières mi-closes cachent des yeux sereins et peut-être autre chose, comme un secret ancien.

Nous pourrions y approcher l’oreille de lèvres scellées et sentir le souffle ténu de confidences chuchotées.

Nous pourrions y rencontrer de l’immobilité, y entendre du silence et, plus tard, témoigner qu’une caresse du soleil, un chatoiement coquin qui se posent sur un gisant ou s’abandonnent sur des seins sont une onde de vie, un pas de danse, un instant d’éternité.

Nous pourrions tout simplement, délicatement, ondoyer au gré des éclats de pénombre, des fragments de clarté, nous taire et nous laisser pénétrer.

Terre_cuite_1Terre_cuite_2Terre_cuite_3Terre_cuite_4Terre_cuite_5Terre_cuite_6Terre_cuite_7Terre_cuite_8Terre_cuite_9

Ces superbes et apaisantes photos, qui sont l’œuvre de mon ami Russell et que j’utilise avec sa très gracieuse permission, ont été prises – l’an dernier, me semble-t-il – à Chiang Mai, Thaïlande, dans le jardin d’une fabrique d’objets en terre cuite. Ce Russell est l’homme grâce à qui, en novembre 2011, vous aviez pu côtoyer, peut-être pour la première fois de votre vie, une véritable déesse vivante.

Qui ne comprendrait pas le titre de cet article et voudrait en savoir plus entrera In-A-Gadda-Da-Vida dans un moteur de recherche pour en trouver l’origine et la signification.

Va où le vantail te porte

Encore des vieilles portes
De nouveau des vieilles portes

La passion s’affirme, l’obsession se confirme, le trouble se précise, le penchant ne fléchit pas.

J’aime bien les portes en bois, j’aime assez les portes anciennes et, dans la mesure où elles sont plus intéressantes à photographier que les portes ouvertes, j’aime raisonnablement les portes fermées.

Mais cela ne signifie pas que j’aime toutes les portes en bois, toutes les portes âgées et toutes les portes closes. Disons, pour expliciter mon inclination, que j’apprécie surtout les vieilles portes en bois fermées qui ont des choses à raconter. Mon estime procède du cumul.

En voici deux, rencontrées dans le Lot, à la sortie d’un village qui, parce qu’il s’élève sur un plateau venteux très à l’écart de l’axe passager, ne compte plus aujourd’hui que 63 habitants (j’ai consciencieusement vérifié les données démographiques de l’Insee).

Elles appartiennent toutes deux à un bâtiment de pierres souvent disjointes qui, daté de 1875, abritait jadis un café en son niveau inférieur.

L’une, celle du café proprement dit, s’ouvrait à l’est, sur une cour ombragée qui desservait également une petite grange mitoyenne dont la porte est toute en larges planches sombres.

L’autre, qui menait à l’unique étage, là où se trouvait sans aucun doute le logement du paysan-limonadier, donne sur le sud et sur la route étroite d’où l’on venait d’aplomb et où l’on repartait parfois en oblique.

Je vous laisse maintenant écouter à ces portes que j’ai dérobées les bons mots, le vin mauvais, les rires, l’animosité, les saillies, les gorges déployées, les bougonnements des taiseux, les coups de poings, la solidarité, les rancœurs, les amitiés mille fois ravaudées, l’entrechoc des verres rayés, la vie d’un village presque reclus et les ultimes rumeurs de sa dernière génération morte enracinée.

Porte-Cafe-1Porte-Cafe-2---Copie

Voir l’album Bois & Portes

Un soleil plié en trois

J’ai trouvé le mot ci-dessous, plié et replié jusqu’à ne pas être plus grand qu’un timbre-poste, dans le tiroir d’une salle de classe. Quand je l’ai ouvert, il m’a semblé que c’était un petit soleil que je déballais.

Il est certaines choses qui ne changent pas. Et je trouve cela plutôt rassurant, même si j’eus préféré, et de très loin, que le destinataire répondit en lettres rouges : « Oui, oui, oui !!! Moi aussi, je veux sortir avec elle. Moi aussi, je veux sentir battre mon cœur. Moi aussi, je veux éprouver des frissons, des tremblements et des rougeurs. Moi aussi, je veux avoir peur au point de ne jamais prendre sa main. Oui, oui, oui, je veux sortir avec la fille qui veut sortir avec moi. Je n’ai même, de toute ma courte vie, jamais voulu quelque chose avec autant de force. »

Mot-d-ecolier

Dans une encoignure de ma mémoire

Je l’avais aperçue au printemps dernier, par une journée délicatement ensoleillée, alors que je m’étais volontairement perdu sur son plateau presque oublié, parmi des fermes et des masures que des successions de saisons continuent inlassablement de délaver. Elle grimpait doucement les marches inégales de sa maison d’un autre siècle, rampe de fer rouillé dans une main, bâton de bois dans l’autre. Recueillie, paisible, elle poussait, elle tirait. Son escalade lente confinait à l’immobilité.

Je l’avais aperçue et j’avais contemplé sa sérénité, son impuissance acceptée, ses cheveux âgés, la peau parcheminée de sa nuque, le silence de ses semelles usées.

Je l’avais aperçue et je l’avais dissipée. Interrompant son ascension qui était comme une prière, elle avait lentement tourné la tête et porté sur moi un regard foncé et dépourvu d’interrogations.

Pendant un an, j’ai gardé son souvenir soigneusement rangé dans une encoignure de ma mémoire. Certains soirs, je le déballais et le déployais sur la table du présent, en prenant soin de ne pas briser ses ailes de papillon séché.

Et je la regardais pousser et tirer, lever un genou grippé. J’écoutais de nouveau le silence de ses semelles lustrées. Je lui inventais des histoires d’opiniâtreté, une vie en images syncopées : un banc d’école, une blouse noire amidonnée, un problème de calcul la langue tirée, une marelle au bâton ou au doigt tracée, un panier rempli d’œufs, des cahiers remisés pour l’éternité, un mariage en sépia, la venue d’une armée, des enfants monochromes, des moissons dorées, un verre de vin, le parfum de la terre mouillée.

Finalement, j’y suis retourné.

Memoire-1Memoire-2

Je l’ai trouvée dans la cour et, sans plus y réfléchir, et peut-être même sans respirer, je lui ai dit, « bonjour Madame. Je suis celui qui, au printemps dernier, a dérangé du regard votre progression dans les escaliers quand, rampe de fer rouillé dans une main et bâton dans l’autre, vous poussiez, tiriez et souleviez vos genoux grippés. Je suis venu me dénoncer. Je suis venu vous rapporter l’image que je vous avais dérobée, que je conservais soigneusement dans une encoignure de ma mémoire et que, parfois, toujours en soirée, je déballais et déployais, en prenant soin de ne pas en briser les ailes de papillon séché. »

« J’ai trop vécu pour me soucier de reprendre une image, même du printemps dernier, quand je pensais encore que je mourrais enfin et sans tarder. Mais l’hiver fut rude et interminable, je suis toujours là et mon fils se meurt dans un hôpital lointain où je ne saurais aller… Que ce siècle que l’on m’a maintenant accordé est long. Qu’il est pesant aussi. Partout où je vais, il me faut le porter sur les épaules. Il s’est hissé là et n’en descendra plus jamais. Il est fait d’un bric-à-brac de joies, de malheurs, d’aléas, de hasards, d’incidents, de routine, de coïncidences, de rencontres, de départs, d’oublis, de retours, de passages, d’ennuis et de plaisirs. Sans mon bâton, je serais bien incapable de soutenir ce fatras, ces cent ans de visages, de noms, d’odeurs, de paysages, de repas, de levers, de couchers et de dates qui, autrefois, allez savoir pourquoi, ont compté. Allons, Monsieur, sortons de cette ombre humide où vous m’avez trouvée et cherchons la tache de soleil où vous allez m’écouter. Pour nous y rendre, je pousserai et vous me tirerez… »

Quand je l’ai quittée, je me suis rendu compte que je ne lui avais pas demandé son nom et qu’elle ne me l’avait pas donné. J’ai voulu retourner sur mes pas mais je ne l’ai pas fait. Elle glissait déjà en silence vers l’escalier.

J’ai contemplé un instant son impuissance acceptée, ses cheveux âgés et sa nuque, là où sa peau ressemble à un doux chiffon froissé.

Memoire-4

Correspondance pour les rapaces (retour)

Dans un texte intitulé Correspondance pour les Rapaces et publié le 1er mai 2011, j’évoquai une longue promenade à travers l’espace et le temps et, emporté par quelque lyrisme d’origine peut-être cannabinique, j’écrivis ceci :

Au fond de cet abîme, à peine assez large pour qu’une rivière et une voie ferrée puissent s’y côtoyer, gisaient autrefois une gare, une auberge où l’on servait de la truite aux lardons accompagnée d’une omelette aux cèpes et une petite centrale hydroélectrique dotée d’une minuscule école et de quelques
logements.

Au temps de la gloire, à la fin des années 20, une vingtaine de familles vivait, mangeait et accouchait ici. A la force du poignet. On y parlait le français, l’italien, le polonais et d’autres langues que personne ne comprenait car ceux qui les marmonnaient y étaient seuls. Ce n’est que les soirs de cuite que l’écho que renvoyaient les parois rocheuses pouvait donner à ces solitaires l’impression qu’ils étaient de retour au pays.

Puisqu’il faut tout vous dire, sachez que l’aubergiste, depuis longtemps décédée, s’appelait Madame Lavergne et qu’aucun séjour à l’une de ses tables ou à son comptoir ne durait moins de quatre heures. Tenter de partir avant soulevait un tollé et déclenchait d’épiques empoignades, des échauffourées rendues joyeuses par la certitude que la maréchaussée, stationnée sur les hauteurs lointaines, dans un autre monde, n’interviendrait jamais pour rétablir un ordre qui, de toute façon, même au plus fort de la bagarre, n’était jamais bouleversé. Ici, loin de tout, à l’écart du soleil et de l’horizon, boire, s’administrer des claques et se réconcilier autour d’un fût mis en perce était l’ordre des choses. Ce monde, tapi au fond de la vallée encaissée, était clos. Ou l’aurait été si trois ou quatre fois par jour ne passait pas un train, bien vite craché et bien vite avalé par les tunnels qui, à chaque extrémité, étaient d’autres frontières.

Puis le présent se faufila. Qu’il descendit la pente ou émergea d’un tunnel n’a peu d’importance. Un jour, il fut là. Il prit possession du lieu et le conjugua à sa manière.

On installa au cœur de la petite usine électrique une machine qui se suffisait à elle-même, on cadenassa ses portes et on mit les familles dans un train, dont il importe peu de savoir s’il descendit ou remonta le cours de la rivière en contrebas.

Le chef de gare resta seul et Madame Lavergne aussi resta seule.

Très vite, il fut admis que boire quelques verres de vin aigre ou manger une truite au goût de vase ne saurait nécessiter quatre heures. Le cheminot apprit à manger sur le pouce et Madame Lavergne à se taire. Si, à l’occasion, son client s’attarda, ce fut essentiellement parce que, rond comme une queue de pelle
abandonnée, il s’endormit la tête sur le comptoir. Mais cela n’arriva pas souvent. Personne, pas même un chef de gare esseulé, n’aime entendre les sanglots d’une aubergiste devant un fourneau froid.

Elle en mourut ou s’échappa.

Le chef de gare reçut l’ordre de ne plus arrêter les trains, dont personne ne descendrait jamais, et il eut bien de la chance qu’on l’autorisât à monter dans le dernier qu’il parvint à contenir deux brèves minutes.

Quelque temps plus tard, on envoya des ouvriers avec ordre exprès de mettre à bas cette gare qu’il avait si bien fermée.

Peut-être en hommage à toutes les vies qui s’y étaient succédé ou, plus plausiblement, parce qu’ils étaient pressés de regagner les crêtes, nos démolisseurs épargnèrent les toilettes.

Les voies de garage ont rouillé. Entre les traverses, sur le ballast, l’herbe pousse doucement. Les logements des ouvriers et la petite école où peinaient leurs enfants ont été avalés par la végétation.

Un chat solitaire, au poil souillé de graisse, apparait parfois. Je crois qu’il habite à l’auberge, qui se drape maintenant d’un manteau de verdure, et qu’il veille sur les fantômes.

Quelqu’un est venu qui, dans le bois d’une traverse, a cloué une planche sur laquelle est écrit : Correspondance pour les rapaces.

Je m’aperçois, aujourd’hui que je suis revenu au fond de l’abîme bien décidé à forcer la porte vermoulue de l’auberge, que je ne n’avais pas mentionné, par pudeur très certainement, que le chef de gare de ma petite histoire pas toujours absolument authentique n’était autre que l’homme qui, bien des années plus tard, deviendrait mon père.

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Heureux qui comme Pépère…

La mer, en hiver, c’est gris fer. Puis c’est boueux, et pas qu’un peu. Mais c’est moins cher. Les gens sont peu nombreux à se jeter sur les fruits de mer. Les silencieux aiment s’y taire près d’un vin capiteux. On y est heureux. On y avale plus d’air.

La mer, en hiver, c’est gris terre, un peu métal, très visqueux. Puis c’est venteux. C’est de la glace salée qui entre dans votre chair.

La mer, en hiver, ferme ses jeux. La jetée, solitaire, flotte entre sol spongieux et cieux amers. Mais on apporte son bleu. Et puis d’autres gens rares promènent leur univers.  La mer, en hiver, tout est à faire, affaire de décor. C’est tout pour les yeux : des algues mortes peuvent être cheveux, des oiseaux et des piliers, statutaire.

L’hiver près de la mer est un couvre-feu.

[Bon, voilà un récit à peu près fidèle de mes vacances entre vignobles et mer. Entre mais pas vraiment à équidistance. J’ai la très nette impression d’avoir été un chouïa plus près des vignobles.]

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