Blennorragie triomphante. Et la Peur

Il parait, mais je ne sais plus où j’ai lu cela, que « l’Elysée veut faire [du centenaire de la première guerre mondiale] un événement majeur du quinquennat de François Hollande, pour rassembler les Français autour de la mémoire nationale. » D’où la présence, lors du défilé du 14 juillet, de tout un tas de types vêtus de la panoplie complète et bien repassée du Poilu en partance pour l’enfer (j’eus préféré, aussi bien par souci d’authenticité que de pédagogie, les voir déguisés en Poilus de retour de l’enfer). Personnellement, mais je suis d’autant moins patriote que je suis ochlophobe, je n’ai pas envie de me rassembler avec quelque peuple que ce soit autour de quoi que ce soit, et encore moins autour d’une très sélective « mémoire nationale ». Pour tout vous dire, ce concept de « mémoire nationale » me donne plutôt envie de me dissocier de toute idée de nation. Les images qui me viennent à l’esprit quand je pense à la Première guerre mondiale sont exemptes de gloire, de noblesse ou d’héroïsme. En fait, elles ressemblent assez étonnamment aux illustrations d’un dictionnaire des horreurs, chapitre « blennorragie triomphante ». Voici quelques chiffres, anecdotes et images (choisis un peu au hasard) :

675. C’est là le nombre officiel des Fusillés pour l’exemple. Si toutefois vous enlevez les toiles d’araignée que sont les mensonges de la République, vous arriverez bien plus vraisemblablement à un bon millier. Un Fusillé pour l’exemple est un môme que l’on assassina pour lui apprendre à ne pas vouloir mourir. En pure perte puisque, la mort étant ce qu’elle est, aucun d’eux n’a retenu la leçon. En revanche, on ne peut nier la valeur d’exemple des Fusillés pour l’exemple puisque 1 400 000 autres mômes qui ne voulaient pas plus mourir ont tout de même choisi de périr à leur corps défendant. Mais il faut dire que leurs options étaient plutôt limitées. A noter que les sénateurs français, des crétins qui n’ont approché la guerre que les rares fois où ils sont tombés sur sa définition dans le dictionnaire, ont refusé cette année encore de « rétablir dans leur honneur » les Fusillés pour l’exemple. La ligne officielle veut toujours qu’ils fussent des lâches mais quiconque a réfléchi ne serait-ce que deux secondes à la question sait pertinemment que, si des types confrontés quotidiennement à la mort refusent tout d’un coup d’être encore confrontés quotidiennement à la mort, c’est parce que, contrairement à des ministres, sénateurs, généraux et juges militaires qui n’ont jamais été confrontés quotidiennement à la mort, ils savent très exactement de quoi il retourne. Si mon grand-père n’était pas revenu de l’abîme, j’eus été fier qu’il soit à tout jamais un irrécupérable Fusillé pour l’exemple.

Fusillé pour l'exemple

Les 100 000 « non morts pour la France ». Un « non mort pour la France » est un type que la France a envoyé au casse-pipe, qui est mort au casse-pipe ou à cause du casse-pipe mais dont, contre toute attente, la France ne veut pas reconnaitre que le casse-pipe fut le lieu ou la cause première de la mort. Parmi ces âmes qui flottent dans les limbes de la République depuis cent ans, on trouve des soldats morts de diverses maladies choppées dans les tranchées, des soldats morts des suites de leurs blessures une fois rentrés à la maison, des suicidés et tous ceux que l’on fusilla à quelques mètres ou kilomètres des tranchées parce que, après des semaines, des mois ou des années de combats et de bombardements incessants, qu’ils fussent encore lucides ou devenus fous à lier, ils ne pouvaient plus voir la mort en peinture.

80 000 – 100 000. Il n’existe rien de plus précis que cette fourchette à deux dents pour estimer le nombre des soldats coloniaux qui sont morts dans la boue des tranchées pour la plus grande gloire du pays qui les asservissait. En nombre d’individus tués, ce sont les Algériens qui remportent la palme (26 à 35 000 morts). En pourcentage, ce sont les Marocains (30 % de leur contingent). Que cette chair à canon que l’on importa pour mourir pour la patrie (et que l’on importera plus tard pour nourrir la patrie) s’estime toutefois reconnaissante d’avoir eu droit à une fourchette car on eut pu aisément calculer sa mortalité au poids.

soldats coloniaux

260 000 – 300 000. Autre fourchette, qui sert cette fois-ci à estimer le nombre de Disparus du côté français. Les Disparus sont pour la plupart des soldats qui furent ensevelis par les montagnes de terre que soulevaient les obus ou dont les corps mitraillés pourrirent dans le no man’s land. On compte bien sûr les très nombreux Eparpillés au nombre des Disparus. Un Eparpillé est un Disparu qui se présente sous forme de bouts, de fragments et de tranches. L’un dans l’autre, les Disparus doivent représenter entre 18 000 et 25 000 tonnes.

Première guerre_main arrachée

350 000. C’est le nombre de pères, de fils, de frères, de maris, d’amants, d’oncles et de cousins français et alliés qui furent tués ou blessés lors de l’offensive décrétée par le général Nivelle, un vieux crouton qui, certainement persuadé que l’adversaire habitait sur une autre planète, ne pouvait s’empêcher de parler de ses plans d’attaques aux journalistes ou de s’en vanter auprès de galantes dames lors de dîners tirés à quatre épingles. Après l’avoir un peu boudé pour les hécatombes dont il fut le responsable, la République finira par le couvrir d’honneurs et de médailles pour les hécatombes dont il fut le responsable. Cet assassin et ses breloques sont inhumés aux Invalides. Curieusement, sa sépulture imméritée n’a jamais servi de crachoir. L’accession de Nivelle au statut de héros et de glorieux symbole de la nation est une des multiples démonstrations d’une évidence que l’on a tendance à oublier, faute de l’avoir gravée sur nos frontons : la nation est un tapis qui repose sur une épaisse couche de merde et d’hémoglobine. Au jour d’aujourd’hui, rien ne permet d’affirmer que ce bon général se soit réincarné en une boîte de conserve rouillée dont on userait comme chasse d’eau de fortune. Mais il est permis d’en rêver.

1 300 000 000. C’est le nombre total d’obus tirés pendant le conflit, sur tous les théâtres d’opération. Ce chiffre colossal peut paraitre complètement dénué de sens au premier abord mais vous découvrirez vite qu’il ne fait pas meilleur effet à la deuxième rencontre. Si vous pouvez toutefois oublier une seconde l’antipathie qu’il vous inspire et le multiplier par le prix de vente de chaque obus et de chacun des canons qui vont avec les obus, il vous racontera comment certains de vos compatriotes, au péril de la vie des autres, ont bâti leur fortune et, l’une entraînant l’autre, leur respectabilité. A noter que certains des grands industriels de la mort, quoique fort peu, voire pas bézef, n’ont pas hésité, dans un magnifique élan patriotique, à envoyer leurs propres enfants au casse-pipe. Cela peut à priori paraître également dénué de sens mais l’un dans l’autre, c’est-à-dire aussi bien en ce qui concerne la trésorerie que la respectabilité, ce ne fut pas le pire de leurs investissements. Au cours des âges, on a connu des infanticides qui rapportaient beaucoup moins.

139. Le nombre des obus qui se sont abattus à chaque putain de minute sur Verdun pendant les trois cents putains de jours que dura la bataille du même nom. Si, pour les survivants, ce furent sans nul doute de très longues journées, tout laisse à penser que, pour les morts, ce furent des jours interminables. Ce chiffre de 139 obus à la minute peut de prime abord paraitre complètement dénué de sens mais vous découvrirez vite que lui aussi ne fait pas meilleur effet à la deuxième rencontre. Quoi qu’il en soit, au-delà de l’antipathie qu’il inspire, il a le mérite de raconter les cadences infernales qu’ont dû subir les caisses enregistreuses des fortunes dont il était question précédemment. Je ne serais d’ailleurs pas surpris d’apprendre que, pendant la Première guerre mondiale, l’industrie des caisses enregistreuses fit autant de progrès que l’industrie de l’armement. En fait, si l’on considère que, pendant la bataille de Verdun, il a fallu tirer en moyenne 80 obus pour arriver à tuer un seul soldat (français ou allemand) mais que tous les obus, létaux ou non, ont été facturés et payés, il se pourrait même que les caisses enregistreuses aient pu en remontrer aux canons en termes de précision.

22 août 2014. Avec 27 000 morts en 24 heures, soit quasiment 19 à la minute, le 22 août 2014 est la journée la plus meurtrière de l’histoire de France, préhistoire, protohistoire et période gauloise comprises. Jamais avant et jamais depuis (mais il ne faut pas désespérer), on n’aura fait mieux. Tout avait pourtant bien commencé puisque Français et Allemands ne pouvaient pas se voir. Malheureusement le brouillard matinal a fini par se lever et la clarté nouvelle a apporté confirmation que Français et Allemands ne pouvaient vraiment pas se voir.

Cartes postales. Ce qui est bien avec les cartes postales de l’époque, c’est qu’elles se passent de tout commentaire, de toute interprétation. Aucun message subliminal, aucun « stimulus […] conçu pour être perçu au-dessous du niveau de conscience », ne s’y cache. Vous pouvez les regarder autant que vous voulez, je vous promets que vous ne ferez pas pour autant rentrer deux caisses de Coca-Cola.

Graine de poilu_1Graine de poilu_2 Graine de poilu_3 Graine de poilu_4 Graine de poilu_5 Graine de poilu_6Graine de boche

Peur. La peur, « ce terme […] qui ne figure pas dans l’histoire de France », était telle qu’elle renvoyait les hommes « au fond des oubliettes où se cache le plus secret de l’âme », dans « un cloaque immonde », dans « une ténèbres gluante ». Ils avaient peur de mourir « au point de ne plus tenir à la vie ». Ils mitraillaient d’autres hommes qui ne pouvaient se dégager de la mort qu’ils distribuaient et ils en « tremblaient et voulaient se sauver » : ils avaient peur « à force de tuer ».

(Les mots entre guillemets du dernier paragraphe sont tirés de La Peur de Gabriel Chevallier, un roman-récit de première main d’une puissance telle que, dans la littérature consacrée à la Première guerre mondiale, il n’a que deux égaux : A l’ouest, rien de nouveau d’Erich Maria Remarque et Les Croix de bois de Roland Dorgelès.)

La Peur_Gabriel Chevallier

 

What a Shoah !

Je ne sais pas si l’on y mange des mets un peu lourdingues et si l’on y boit plus que de raison mais, lorsqu’un responsable politique français se rend au dîner annuel du Crif (Comité représentatif des institutions juives), vous pouvez être certain de deux choses : il va violemment s’auto-flageller et, rendu fou par la douleur, dire des crétineries d’une voix chevrotante et mouillée.

L’édition 2012 n’a pas échappé à la règle. Non seulement elle n’a pas échappé à la règle mais elle restera certainement celle de tous les records de crétinerie : Nicols Srkozy a osé affirmer que la France était, avec l’Allemagne nazie, l’instigatrice de la solution finale.

Oui, oui. De complice, la France de Vichy est maintenant passée au statut de cerveau de la Shoah. Lisez plutôt : « Les Européens ont eu l’idée folle de la Shoah, la France et l’Allemagne. »

Ce crétin a même eu le culot, comme vous pouvez le constater, de citer la France avant l’Allemagne. Ce qui laisse présager que, l’année prochaine, s’il est réélu, il va faire de la France l’unique responsable du génocide et reléguer Hitler et sa clique au simple statut d’hommes de main embarqués contre leur gré dans un projet monstrueux alors qu’ils ne rêvaient que de construire des autoroutes et de jolies Volkswagen même pas équipées d’un foutu cendrier.

Capture d'écran - Site web de l'Elysée

Capture d’écran – Site web de l’Elysée

Note : une recherche sur Google Actualités laisse à penser qu’aucun journal de France n’a relevé l’énormité (ou alors ils s’en foutent comme de leur première pub). Seuls des blogs et quelques sites, participatifs tel Agoravox ou spécialisés comme notre.école.net, en parlent. En ce qui me concerne, c’est Philippe Alain, blogueur à Médiapart, qui, certainement conscient qu’il allait gâcher mon premier café de la journée, a porté la crétinerie à mon attention  via un message aussi pervers que laconique : « Bonjour Sergent. Avez-vu celle-là ? »

Non, Philippe Alain, je ne l’avais pas vue. Et vous me devez maintenant un café.

Tous unis

Selon Courrier International, qui reproduit un article d’Elaph, la ministre irakienne de la femme « n’est pas pour l’égalité des sexes ».

En fait, plus que « pas pour », cette dame, dont le nom est Ibtihal Al-Zaidi, est carrément contre. Pour trouver plus opposé qu’elle à la liberté de la gent féminine, il faut creuser dans une dune et, en faisant attention à ne pas se faire mordre, déterrer du salafiste. Elle n’explique pas vraiment pourquoi elle est hostile à ce que les Irakiennes soient autorisées à utiliser les cerveaux en parfait état de marche dont elles sont dotées mais elle pense, de manière assez péremptoire, que « la femme perdrait beaucoup si elle était l’égale de l’homme » et échappait ainsi à la « tutelle » des mâles.

En conséquence de quoi, elle refuse la « promotion » pour elle – ce qui est son droit le plus absolu – mais aussi, puisqu’elle est en position de faire chier la moitié de la population de son pays, pour toutes les femmes irakiennes.

Elle a également édicté quatre règles que doivent respecter toutes les employées gouvernementales :

Pas de minijupe. C’est-à-dire, puisque nous sommes dans un pays musulman où la définition de « minijupe » est très différente de celle de Beverley Hills, pas de jupe dont la longueur soit moins de deux fois supérieure à la longueur des jambes.

Pas de pantalon serré ou de jupe laissant voir les formes du corps. Autrement dit, puisque les pantalons, serrés ou pas, signalent clairement que les femmes ont deux jambes et des fesses (bon dieu, j’ai une érection rien que de d’y penser), l’employée gouvernementale irakienne est subtilement avertie qu’il s’agit là d’un vêtement démoniaque à ne jamais porter au travail mais à réserver, dans l’intimité de la chambre conjugale préalablement insonorisée, aux soirées torrides avec son mari (« soyons fous, chérie », dit-il d’une voix rendue rauque par le désir, « mets un pantalon »).

Pas de chaussures impudiques. Ce décret-là, compte tenu de la longueur des jupes, n’a aucun intérêt. Sachez cependant que les talons-aiguilles, malgré qu’ils évoquent la couture, pratique halal s’il en est, sont interdits. Les tongs, cela va de soi, sont également haram. Qui a déjà vu et un petit orteil féminin et un clitoris comprendra aisément pourquoi. C’est d’ailleurs pour que les hommes à la vue basse puissent aisément différencier l’un de l’autre que certaines femmes se vernissent les ongles des pieds.

Pas de hauts aux couleurs criardes. Là, je vous avoue qu’il m’a fallu consulter un dictionnaire pour m’assurer de la définition de l’adjectif « criard ». Le Trésor de la Langue Française, dico dont le nom évoque poétiquement le sexe de la femme hexagonale et la passion de son homme pour le cunnilingus, nous dit que peut être considéré comme « criard » ce qui « blesse la vue par un éclat trop vif, des couleurs discordantes ». Sachant que toutes les couleurs du rouge au violet, en passant par le jaune, le vert et le bleu, peuvent être vives et parfois discordantes, cela ne laisse guère que le noir et un slogan fédérateur : tous unis.

Cependant, si j’en juge par le foulard que porte Madame Ibtihal Al-Zaidi sur la photo ci-dessous, il semblerait qu’il soit encore possible de porter en guise de foulard un morceau de rideau dont certains motifs, et je vous assure que ce n’est pas là une interprétation personnelle, évoquent d’énormes spermatozoïdes nageant parmi des taches de Rorschach sanglantes ou noires.

Ibtihal Al-Zaidi

Une tache indélébile sur le chiffon national

Titre de TF1 News : 11 novembre : une plaque pour les étudiants qui manifestèrent en 1940

Je ne connaissais pas l’épisode : le 11 novembre 1940, quelques milliers de lycéens et d’étudiants ont manifesté, au pied de l’Arc de triomphe, contre l’occupation allemande. Les journaux auxquels j’ai jeté un coup d’œil ce matin parlent d’environ 2 500 manifestants.

Hier, lors d’une première cérémonie en hommage à ces jeunes, le secrétaire d’état aux anciens combattants et le président du sénat, deux caciques de ce pouvoir qui a plutôt tendance à diviser les chiffres des manifestants par deux, n’ont pas hésité une seconde à doubler la mise et à parler de 5 000 jeunes héros. C’est là une première anomalie.

La deuxième anomalie, c’est que Nicolas Sarkozy, récupérant le symbole, va dévoiler aujourd’hui une plaque en hommage « aux lycéens et étudiants de France qui défièrent l’armée d’occupation nazie  ». Il va, bien évidemment, nous parler de leur courage et en faire les tous premiers résistants (ce qu’ils sont sûrement). Et je trouve cela assez amusant car, d’après lui et ses Umpétainistes, les jeunes lycéens et étudiants qui manifestaient ces dernières semaines contre son régime et ses réformes n’étaient que des « irresponsables », bien trop jeunes et encore bien trop défigurés par l’acné pour comprendre quoi que ce soit à la politique.

L’autre hypocrisie du jour sera présidée par le ministre de la défense et consistera en la pose d’une autre plaque, « en hommage aux soldats musulmans morts pour la France pendant la Première et la Seconde guerre mondiale », sur les murs de la grande mosquée de Paris.

C’est dommage que personne du gouvernement ne se soit souvenu de quelques résistants parmi les Gens du voyage, autrement ces grands amateurs de plaques auraient pu en faire poser une sur une caravane pleine de poules volées que tracte une hénaurme cylindrée étrangère.

Pour moi, le 11 novembre, c’est une date qui évoque toujours les fusillés pour l’exemple, une journée qui parle de honte plutôt que de gloire.

En 1986 ou 87, alors objecteur de conscience, j’avais créé, avec une poignée d’amis, une association de pacifistes et d’objecteurs un peu gentils fouteurs de merde sur les bords (le CRAPO) et, quoique la loi nous interdisait de faire de la politique pendant les deux ans que durait notre objection, nous ne nous sommes jamais vraiment gênés pour en faire dès que quelque chose nous révoltait. Que risquait-on à part un court séjour en prison ou, plus vraisemblablement, une peine avec sursis ?

Le 11 novembre 1987 (ou 86 – je ne me souviens plus exactement), nous nous sommes donc retrouvés une petite quinzaine (certains peut-être un peu stupéfiés) à mettre une pagaille bon enfant dans un défilé des anciens d’Algérie. Je ne sais pas quelle réputation nous avions à l’époque mais toujours est-il que les RG et les flics en tenue qui nous surveillaient (et nous photographiaient sous toutes les coutures) étaient plus nombreux que nous.

Après cet « acte de bravoure », nous nous sommes rendus, accompagnés par la presse, dans un petit cimetière où existe un monument presque unique en France car il est dédié aux déserteurs et à tous ces jeunes que le gouvernement français a lâchement assassinés entre 1914 et 1918.

L’un dont je me souvienne, par exemple, a été fusillé pour avoir refusé de porter l’uniforme couvert de sang que l’armée lui donna.

Entre 14 et 18, la France a officiellement fusillé 600 de ses enfants mais ce chiffre ne prend pas en compte les exécutions sommaires sur le front même. Certains furent réhabilités, d’autres ne le seront jamais. Un gouvernement est une entité bien trop conne pour comprendre qu’en pleine boucherie, le véritable courage consiste à refuser d’y participer.

Je n’ai ni le temps ni les moyens de  retrouver les noms de ces centaines de Français dont la mort est une tache indélébile sur le chiffon que d’aucuns appellent drapeau national mais je vais vous en donner quelques-uns. Ils seront les porte-paroles de tous les autres.

Eugène Bouret

Henri Floch

Jean Blanchard

Francisque Durantet

Pierre Gay

Claude Pettelet

Jean Quinault

Élie Lescop

Jean-Julien Chapelant

Félix Baudy

François Fontanaud

Antoine Morange

Henri Prébost

Lucien Bersot

Théophile Maupas

Louis Lefoulon

Lucien Lechat

Louis Girard

Henri Herduin

Pierre Millant

Le Dû

Joseph Dauphin

Execution - 1917

Marinette contre les brosses à dents

Marinette L. est une brave dame de 56 ans qui habite à Canet, dans les Pyrénées-Orientales.

Marinette, 56 ans, Canet… A priori tous les ingrédients d’une normalité au-delà de la normale sont réunis. On imagine une dame un peu forte avec un mari au teint rougeaud, une Renault dans le garage, un fil à linge rosâtre tendus entre deux piquets branlants dans le jardin de derrière, des enfants en bonne santé, sans casier judiciaire, et même quelques petits-enfants un peu exaspérants à qui Marinette doit parfois, la mort dans l’âme, coller une bonne claque sur le museau. Surtout le dimanche quand ces petits cons viennent l’emmerder à l’heure de Michel Drucker. Sa maison bien rangée sent l’encaustique et le déodorisant acheté à Lidl. Sur la petite table du salon, Paris-Match et VSD sont classés en piles bien nettes, le plus récent sur le dessus. Les deux fauteuils achetés en 1990 à Conforama s’ornent de têtières sur lesquelles l’arrière du crâne dégarni de M. Marinette, le mari écarlate, a laissé une pellicule de gras qui, avec le temps, a pris un lustre que l’on pourrait presque qualifier de noble.

Commencez une histoire par « Marinette » et personne ne s’attendra à ce que vous relatiez une histoire extraordinaire, pleine de bruit et de fureur. Le prénom évoque une telle normalité rurale, à l’opposé du monde qui bouge, qu’en faire le premier mot de votre article peut vous coûter la totalité de votre lectorat. Personnellement, dans des circonstances normales, les chances que je lise un tel texte sont quasi nulles. Après, si je me retrouvais coincé pour plusieurs heures dans des chiottes urbains Decaux avec pour seul dérivatif l’histoire de Marinette sur papier glacé, je ne dis pas.

Pourquoi, dans ces conditions, est-ce que je prends moi-même le risque d’écrire un tel article ? Suis-je fatigué d’être lu par des milliers d’internautes de tous les continents, de toutes les races et de toutes les couleurs ?

Bien sûr que non. Je ne suis pas du genre à sacrifier les confortables retombées financières que génère ce blog, surtout quand il me reste encore trois versements à effectuer avant que le clavier azerty dont j’ai fait l’acquisition il y a un an, dans un moment de folie, ne m’appartienne en propre. Si Marinette a les honneurs de Sergeant Pepper On Air, c’est bien évidemment parce qu’elle a une histoire hors du commun, hors de l’ordinaire canétois, à nous raconter.

Marinette a vu les envahisseurs. Marinette a vu les envahisseurs et elle est formelle : ils ressemblent à des boules. Ou en tous cas, voyagent dans des boules. « Deux boules », pour être précis, avec « comme un filament entre elles ». Rien à voir avec les conneries de petit doigt levé que nous racontait David Vincent dans les années 70.

Non seulement, elle les a vus mais elle continue à les voir tous les soirs du lundi au samedi. Le dimanche, curieusement, bernique. Pas de boules, pas de filament étrange. Enfin, pas dans le ciel en tous cas.

Elle précise, un peu rougissante d’avoir à prononcer ce mot dans un contexte autre que la pétanque, que les boules  « clignotent et se déplacent au-dessus de la mer », de bas en haut et de droite à gauche. Ou peut-être l’inverse.

Marinette ne se drogue pas. La drogue est incompatible avec son prénom. Marinette boit peu. Un verre de vin par ci, par là, un petit Frontignan le dimanche quand elle reçoit ou qu’elle est heureuse, une coupe de champagne lorsqu’elle est invitée à un baptême ou un mariage, mais rarement plus. Personne ne viendra jamais à la barre témoigner qu’il a vu Nénette vomir dans un caniveau, y compris même dans le caniveau de sa propre rue. Bref, Marinette est la modération faite ménagère.

Et son témoignage est troublant. D’autant plus troublant que 31 autres personnes de la région prétendent également avoir observé le même phénomène. Trois dizaines de personnes tout aussi désespérément normales que Marinette, des gros, des maigres, des grands, des petits, des à-pied et des en-voiture, ont vu les boules. On peut bien sûr imaginer parmi elles la présence d’un vilain petit Canétois et de deux ou trois autres individus, pas forcément mâles, qui se bourrent la gueule régulièrement mais, dans la région où ils habitent, prendre une bonne grosse cuite de temps en temps, est une condition sine qua non de la normalité, pas quelque chose qui vous en éloigne irrémédiablement.

32 personnes dont au moins une famille au grand complet – difficile de faire plus normal qu’une famille française au grand complet, hein ? Leurs témoignages sont regroupés sur le blog OVNI66, « un réseau d’alerte d’observation de phénomènes aériens non identifiés dans le secteur géographique des Pyrénées-Orientales ».

Qu’en penser ? Les témoins sont-ils fous ? Je ne sais pas. J’aurais tendance à penser que non. La présence de Marinette, parmi les trois dizaines de témoins, est rassurante. Cette femme, pleine de bon sens et de varices, nous ancre dans le réel. Ajoutez quelques années, retranchez le Frontignan, le rouge et le champagne et vous avez ma mère. Ma mère et toutes les femmes qui ont fait cette France que l’on dit cartésienne. A travers Marinette, c’est la Matrice nationale qui a été à la rencontre de l’inconnu venu d’on ne sait où, sous formes de boules. Non, les témoins ne sont pas fous, loin de là, mais des extraterrestres qui, parmi toutes les destinations, finissent par choisir les environs de Perpignan le sont forcément et de manière plutôt virulente.

Je préférerais qu’ils n’atterrissent pas mais s’ils doivent le faire, autant que ce soit à Perpignan ou à Canet. Surtout à Canet, en fait. Je ne peux pas imaginer un meilleur comité d’accueil que Marinette. Quoi qu’il arrive, elle et les siens sauront gérer la situation. Que les créatures viennent en paix et elle les invitera à prendre une part de tarte accompagnée d’un petit verre de Frontignan mais qu’elles fassent montre de mauvaises intentions et la colère de Marinette sera terrible. La mère se déchaînera et avec elle, ce sont toutes les ménagères et les mères de France qui se dresseront comme un seul homme face aux envahisseurs étrangers. Un temps de réaction plus tard et ce sera M. Marinette, le mari rougeoyant, qui entrera alors dans la danse. Voyez-le, au volant de sa Renault, avec tous les hommes de France dans le moteur, foncer vers le danger et la gloire d’une inscription sur le monument aux morts de Canet. Parmi les héros éventrés, éviscérés, fusillés, égorgés, mitraillés, découpés en rondelles et atomisés dans la fleur de l’âge. Une nouvelle jeunesse inespérée pour un homme qui va sur ses soixante ans.

La situation réclame des spécialistes et nul ne connaît cette présence mieux que Marinette et les siens. Ils la fréquentent tous les jours sauf le dimanche. Heureusement d’ailleurs parce que, le dimanche, Frontignan oblige, c’est le jour où la plage de Canet est le moins bien défendue.

Question preuve, Marinette a photographié les boules.

Mais si je peux proposer ma propre interprétation de sa photographie, je dirai plutôt que les envahisseurs pilotent des brosses à dents électriques et que, pour ce que j’en vois, ils pourraient très bien être dépourvus de boules.

OVNI