Des ondes à la surface d’un visage

Une table, un livre, une femme. La femme – elle s’appelle Stoya, Alicia, Stormy, Teresa… – se présente, présente le livre qu’elle a elle-même sélectionné et commence à en lire un extrait. Sous la table, invisible aux yeux du spectateur, un assistant, dont on ne connait ni l’identité ni le sexe, manipule un vibromasseur entre ses cuisses.

Une table, un livre, une femme. Ici, point de nudité qu’un gros plan écartèle, point de geignements savamment usinés, point de mépris brutal, point de pénis tyrannique et capricieux. Le spectacle, pareil à des ondes à la surface de l’eau, se joue sur le visage et dans la voix d’une femme sans fard et sans mensonges, seule devant un fond noir.

Au-delà du discours de l’artiste, j’ai principalement retenu deux choses du projet Hysterical Literature de Clayton Cubitt : les femmes sont incroyablement belles quand elles lisent et elles sont incroyablement belles quand elles jouissent.

Et Clayton Cubitt est un funambule admirable qui maintient un équilibre parfait sur la « ligne de démarcation entre l’acceptable et l’interdit, entre le haut et le bas, entre ce qui peut être approuvé et ce qui doit rester dissimulé. »

Note : si vous ne comprenez pas l’anglais, vous pourrez faire apparaitre les sous-titres français en cliquant sur l’icône idoine de chaque vidéo.

Journée Portes Ouvertes au Kremlin

Pour visiter virtuellement divers édifices (plus ou moins intéressants) du Kremlin de Moscou, cliquez donc sur la photo ci-dessous.

Kremlin_Tasrine

L’Inde est Grande

« Cette vision d’un grand voilier sur l’océan, elle lui vint par un jour très ordinaire, et pourtant Deeti sut aussitôt qu’il s’agissait d’un signe du destin car elle n’avait jamais encore vu pareil navire, même pas en rêve : comment l’aurait-elle pu, vivant ainsi, dans le nord du Bihar, à plus de six cents kilomètres de la côte ? Son village se trouvait si loin à l’intérieur des terres que la mer, cet abîme d’obscurité où disparaissait le Gange sacré dans le Kala-Pani, l’« Eau noire », paraissait aussi distante que l’enfer. »

Ainsi commence ce roman que je viens juste d’achever. Que je viens tout juste d’achever. J’entends par là que, sitôt atteint le point final – qui, du reste, n’est pas vraiment un point final – et avant même de lire les remerciements de l’auteur à qui il se doit, je me suis littéralement précipité sur mon ordinateur pour me lancer dans la rédaction de cet article, qui ne sera pas exactement un article mais plutôt un faire-part de bonheur doublé d’une chaude, brûlante, recommandation.

Je dois aussi confesser, poussé par quelque fièvre qui m’oblige à tout dire, avoir brutalement mis fin, hier après-midi, à ce qui devait être une sieste d’au moins deux heures pour passer un appel téléphonique à ma libraire.

« Allô ? Allô ? Non mais allô quoi ! »

« Librairie ***, je suis à votre écoute, Monsieur. Je suis à votre écoute et je ne demande qu’à vous entendre. Respirez, s’il vous plaît. »

« L’avez-vous ? »

« Je suis une libraire, Monsieur, et je dois par conséquent vous répondre par l’affirmative. Mais quelle est la question ? »

« Avez-vous la suite ? Possédez-vous, sur quelque étagère, dans quelque recoin, le deuxième tome ? »

« Je connais mes étagères et tous mes recoins, Monsieur, mais de quelle suite, de quel deuxième tome parlez-vous ? »

« De la suite d’Un Océan de Pavots, pardi ! De quoi cause-t-on présentement ? Il ne me reste que 25 pages à lire et, si vous ne venez pas à mon secours dans les plus brefs délais, je vais devoir tous les abandonner au milieu de l’Océan indien, au cœur de l’Eau noire, alors que la tempête fait rage et que le Rajah de Raskhali s’enfuit sur les flots bouillonnants. »

« Ah, il est bien celui-là, Monsieur ! Sachez que, moi-même, je l’ai lu, dévoré, béqueté, absorbé. »

« Bien ?! Je ne vous demande pas de la litote, Madame. J’exige de savoir, immédiatement s’il se peut, si vous possédez Un Fleuve de Fumée, paru aux Editions Robert Laffont, le deuxième tome de cette Trilogie de l’Ibis qui nous dit tout, et avec brio, des paysans que l’on force à ne cultiver que du pavot, des ventripotents colons anglais imbus de leur improbable supériorité, des coolies que l’on expédie à l’île Maurice, des Rajahs que l’on déchoit, des lascars perchés sur les haubans, des mangeurs de charogne, des sepoys, des méandres que dessine le Gange divin entre Ghazipur et Ganga-Sagar, des bûchers, des ghats, des factoreries, de la guerre de l’opium qui se prépare, de l’homme qui devient femme, du mulâtre qui se fait blanc, de Deeti, de Neel, de Paulette, de Jodu, de Serang Ali, de Zachary, de Mr Burnham, d’Ah Fatt, de Baboo Nob Kissin et de tant d’autres choses et personnages encore. »

« Oui ! Oui, oui, oui, je l’ai, Monsieur ! Il est là, tout près. Je le vois depuis ma place. Je puis même – me croirez-vous ? – sentir l’odeur amère et suave d’opium qui s’en dégage. »

« Haré Krishna ! Je vous crois, Ma bonne dame, je marche dans vos pas, je mords votre poussière. »

« Qu’il est bon, Monsieur, d’être avalée tout entière. »

[Le Monsieur lâche un soupir.]

« Mettons les choses au clair, ô toi que je goûte : combien d’exemplaires vois-tu depuis ta place ? »

« Plusieurs, plein, une pile, une colonne, pour tout dire. Tu ne viendras pas à moi pour en repartir bredouille, inassouvi. Je te le promets. »

« Mets tout de même le plus beau de côté en attendant ma venue. »

« Je mettrai le plus vierge près de moi. Je choisirai, fais-moi confiance, ô toi qui t’en remets entre mes mains, celui que nul n’a feuilleté. »

« Je serai là demain. »

« Quel est ton mon ? »

« Tu me reconnaitras. »

« Je t’attendrai. »

L’Inde est Grande et Amitav Ghosh est son prophète.

Ghosh Ocean de Pavots