Autoportrait

Il n’y a pas de fumée sans « je ».

SP Autoportrait

Carnets (13)

Réveil et éveil ne sont pas la même chose, nous le savons tous. On peut se réveiller et ne pas s’éveiller. Cet état de semi-conscience, du reste, est propice à des accidents domestiques divers et variés, dont les plus courants, si je me fie à mon expérience, sont la rencontre du gros orteil droit avec un pied de table et le versement sur le plan de travail d’une quantité de café équivalente, au maximum, à un cinquième de la capacité totale de la tasse censée accueillir le précieux liquide.

Le point d’équilibre est atteint lorsque l’esprit est clair et que le pas et la main sont fermes. En ce qui me concerne, à condition toutefois que, la veille, je n’ai pas ingéré plus de cinquante centilitres de bière, ce subtil réglage ne se fait pas avant l’absorption de trente à quarante centilitres d’un café 100 % arabica, soit environ deux grandes tasses. De cinquante centilitres à deux litres de bière, l’état de plein éveil nécessite entre trois et six tasses. Au-delà de deux litres – ce qui, ma foi, est devenu fort rare depuis que je n’habite plus dans un pays où la bière est si peu chère qu’on a l’impression d’être payé pour en boire – le café est impuissant et la journée, foutue.

J’aborderai une autre fois la question café/vin.

Café

Carnets (12)

Umberto Eco. Voilà un mammifère à l’écriture virevoltante. Ce qui, sans conteste, est à mettre à son crédit. Mais aussi, parfois, à sa décharge. Reconnaissons qu’il lui arrive, plus souvent qu’à son tour, d’aller et de venir dans tous les sens, au risque de perdre son lecteur. Si son dernier roman a les qualités habituelles, il a également, plus que ceux que j’ai lus précédemment, tous les défauts de ces qualités. Et il faut parfois s’accrocher à son fauteuil volant.

Je dis « fauteuil volant » mais ce peut être un autre meuble : il est des gens qui, pour leurs voyages littéraires, préfèrent une chaise droite et d’autres qui privilégient leur canapé ou leur lit. Le sable d’une plage et un coin de pelouse, tout autant que le mobilier déjà cité, décollent également très bien.

Nudité. Passé un certain âge, il est mal vu d’être aperçu nu. Même dans son propre jardin, par une journée divinement chaude et superbement ensoleillée. Les passants éventuels en prendraient inévitablement ombrage et vous battraient froid. Que vous ayez gardé une âme d’enfant n’y changera rien : passé un certain âge, les regards perdent leur capacité à voir au-delà de la chair. Ils butent sur la peau.

Et vous en êtes réduit, fesses convenablement couvertes, à l’ombre d’un arbuste dont vous ignorez le nom, à photographier un enfant qui s’éclabousse de bonheur.

Douche

Une chaise. Descendue, assez récemment, de l’auberge abandonnée qui se trouve cinquante mètres plus loin et vingt mètres plus haut (autant être précis) par quelque inconnu peut-être féru de symbolique et de géométrie, elle est maintenant posée très exactement au centre de l’endroit où, autrefois, se trouvait l’étroite salle d’attente d’une petite gare de pierre grise.

Cette chaise, c’est indéniable, a une histoire. Elle a peut-être même connu un lourd passé. Mais n’attendez pas de moi que je l’imagine et vous le livre. Ses tubes, encore trop rutilants, ne me disent pas grand-chose de perceptible. Je ne sais pas où vous en êtes dans vos rapports avec le métal mais, voyez-vous, en ce qui me concerne, il doit être presque entièrement rouillé pour devenir audible.

Chaise 1Chaise 2

Une pompe. A l’inverse, cette vieille pompe à essence Satam des années 30, malgré les lambeaux de peinture qui la couvrent encore en partie, raconte un village. Si l’on colle l’oreille contre son cœur, on entend approcher des tracteurs, on sent l’odeur des foins, le parfum lourd de la terre automnale fraîchement retournée. On perçoit les mots traînants, désarticulés des paysans ; on distingue l’accent pointu du médecin dans sa Traction Avant.

On reconnait le bruit inimitable des sous percés qui cascadent et trébuchent entre des mains.

Pompe Satam années 30

858. C’est l’année qui est gravée au-dessus de ce visage rond qui orne une stèle en trois brisée. J’ai cherché avec mes doigts le 1 qui pourrait précéder ces trois chiffres mais il n’y avait rien que la pierre sauvage, ni creux perceptible ni cicatrice presque effacée.

Stèle 858

Carnets (11)

Réveil. Quatre heures et huit minutes. L’esprit est clair et la démarche, assurée. Le silence, ponctué çà et là du plic-ploc du café qui nait, regorge de possibilités. J’aime les rides sur la surface du liquide sombre, les cercles voyageurs que dessine la chute lente des gouttes allongées. La fatigue viendra plus tard, dans l’après-midi, dans la soirée, quand la journée sera usée. Pour le moment, je suis pieds nus, souple, léger.

Fenêtre ouverte. Un éclat noir et frais dans le toit en pente.

Poésie. Les matins de silence, lorsque je devance le monde, j’ouvre fréquemment un livre chinois ou un recueil japonais et j’y cherche les lignes qui, le mieux, décriront la tranquillité, l’instant suspendu.

J’ai un petit livre, commenté par Ôoka Makoto, dans lequel les tankas et les haïkus sont classés par saison. C’est un livre qui sent bon et dont je me surprends souvent à caresser le papier.

Ce matin, j’ai opté pour un tanka automnal de Hanazono, 95e empereur du Japon. Né en 1297, il régna de 1308 à 1318, avant d’abdiquer et, devenu moine, de se consacrer à la poésie. En 1346, deux ans avant sa mort, il publia l’anthologie Fûgashû (« Recueil d’élégance »).

Dans la transparence de mon cœur s’en est allée la nuit

Tournée vers elle pourtant j’en oubliais la lune

Waga kokoro sumeru bakari ni fukehatete

Tsuki o wasurete mukau yo no tsuki

(Note d’Ôoka Makoto : « Le cœur, la nuit, parfaitement purs jusque dans leurs moindres replis, se sont avancés au plus profond d’eux-mêmes, et le poète s’aperçoit soudain que, dans un oubli total du monde, il était resté les yeux tournés vers la lune. Abandon de soi qui fait presque sentir une sorte de transcendance religieuse. C’est au milieu du XIVe siècle, à la faveur d’un court répit durant les troubles opposant les cours du Nord et du Sud, qu’a pu être composé l’anthologie impériale Fûgashû. L’empereur retiré Hanazono en fut le principal inspirateur. Comme auteur de tanka, il était lui-même un des poètes impériaux les plus représentatifs de l’époque, à l’égal de l’empereur retiré Fushimi et de l’impératrice douairière Eifuku. »)

Emperor_Hanazono

Plus tard. Bientôt sept heures et toujours pas de clarté. On dirait que la nuit répugne à m’abandonner. A moins que ce ne soit l’odeur du café qui la retienne.

Lapin. Il vivait seul dans un clapier de béton derrière ma maison. De plus en plus souvent, les deux ânesses qui règnent sur l’enclos ouvraient la grille rouillée de sa prison et, sous leur protection, il gambadait dix minutes, une heure, une demi-journée. Puis, le paysan nostalgique qui, ici, possède tout – vallées, monts et forêts – l’attrapait par les deux oreilles et le remettait délicatement dans la cellule. Mais, chaque jour, d’un coup de dents de plus en plus adroit, une ânesse ou l’autre rouvrait la grille, laissait sortir le lapin et le léchait du bout de sa grosse langue râpeuse. Enfin, propre et mouillé, il sautait de ci, de là, des bords de la mare jusque sous le châtaignier, boule de gaité parmi les oies, les dindons et les poulets.

Après trois semaines d’évasions, le paysan, qui aime ses ânes et respecte leur jugement, secoua la tête, sourit, trembla, rit à gorge déployée et lança : « Vive la liberté ! Désormais, Lapin, tu seras libre, affranchi. Tu iras où bon te semblera comme tout citoyen le devrait. De toute façon, je ne t’aurais jamais mangé. Cependant, si tu vois le renard, il te faudra courir vite et bien te cacher. »

Aujourd’hui, Lapin vit chez moi, dans mon jardin. Il creuse des trous à l’ombre, entre les plants de piments, et s’allonge dans la fraicheur ainsi dégagée. Il croque les pommes des basses branches, mâchouille des pissenlits, joue au football, court autour de mes jambes et se cache dans la grange à la nuit tombée. Une fois par jour, il se glisse auprès des ânesses, dans l’enclos mitoyen et, les yeux fermés, il laisse leurs grosses langues délicieuses le nettoyer de fond en comble. Puis il revient à petits sauts, renifle choux et blettes et se roule langoureusement dans la poussière, à la place qui est maintenant la sienne.

Heureux qui, comme un lapin sans nom, a dompté des ânesses et leur fermier.

Lapin

Carnets (10)

DSK. A mon grand étonnement, j’ai trouvé DSK, ou son saisissant sosie, dans une Rubrique à Brac du dessinateur Gotlib et, plus précisément, dans le tome 5, que je crois paru en 1974.

DSK_Gotlieb_1

Frelon asiatique. Ça y est, il a débarqué dans ma contrée. Ce qui n’est pas vraiment une surprise puisque, l’été dernier, il n’était qu’à quelques dizaines de kilomètres d’ici, dans la vallée de la Dordogne. Un paysan voisin s’est fait piquer à la gorge. La douleur fut telle qu’il ne veut même plus aller ramasser les fruits sur sa propriété. On le sent mentalement affaibli, diminué. Il a rencontré la peur.

Les abeilles qui habitent derrière chez moi ont du souci à se faire. Quant au miel, j’ai bien peur que la guerre ne nous en prive.

Papillon. Un lépidoptère nocturne (qu’autrefois, avant que l’analyse phylogénétique ne vienne tout bouleverser et ne rende le terme désuet, nous appelions hétérocère) s’est installé dans ma chambre, près de la lampe de chevet. Il pourrait, sous toutes réserves, s’agir d’une sympathique Citronnelle rouillée ou Phalène de l’alisier que d’aucuns, particulièrement doués en prononciation, préfèrent nommer, quand ils jouissent d’un public acquis, Opisthograptis luteolata.

Citronnelle rouillee

Ectopique. C’est là le dernier mot dont j’ai appris le sens. Et, depuis, je confesse l’avoir utilisé une petite vingtaine de fois. La plupart du temps, mes interlocuteurs, ou quelle que soit la façon dont on nomme les gens qui m’écoutent parler, ont immédiatement demandé des explications. Mais quelques initiés m’ont lancé un clin d’œil complice. Ils ont paru, comme qui dirait, heureux d’apprendre qu’ils n’étaient pas les seuls au monde à porter le fardeau de la connaissance.

Café. De plus en plus dépendant. Je me surprends à tendre vingt fois la main vers la tasse déjà vide.

Frelon européen. Tous les soirs, dès que la nuit est tombée et que les lampes sont allumées, il en entre deux ou trois dans la chambre ou le bureau. Quoique jamais en même temps. Lire devient alors impossible. Le bruit est tel que l’on se croirait dans une usine ou sur un chantier, parmi des ouvriers cocaïnés. Et ça se cogne aux murs et ça heurte le plafond et ça vous frappe au front.

DSK (2). Je me demande si cet autre passage d’Une Tranche de Vie ne fait pas référence, de manière détournée mais limpide, au formidable débit de notre ex-futur président.

DSK_Gotlieb_2

Comme un Lego. Manset et Bashung sont très certainement les auteurs-compositeurs-interprètes français que je préfère. Imaginez donc quelle fut ma joie, en 2008, de découvrir qu’ils avaient collaboré sur Bleu Pétrole, le dernier album de Bashung. Manset en a composé ou co-composé quatre morceaux sur onze. La plus marquante de ces quatre chansons est sûrement Comme un Lego, que Manset lui-même reprendra quelques mois plus tard sur son excellent album Manitoba ne répond plus.

Entre la version de Bashung et celle de Manset, je préfère, de très loin et sans la moindre hésitation, les deux.

Carnets (9)

Nothing Hill. Pas une seule fois je n’ai été déçu par le paysage de prés, de collines boisées et de vallons ombragés qui s’ouvre devant mes fenêtres. Jamais je ne m’en suis lassé.

Planter sa maison dans un décor changeant, c’est l’ancrer dans un voyage.

McDonald And Giles. Voici un album, de 1970, enregistré par des membres, anciens ou non, de King Crimson. Il a le goût d’un album de la première heure de King Crimson. Il en a le son, Il en a la voix. Mais ce n’est pas du King Crimson. Plus lumineux, plus digeste, moins ambitieux, moins abouti.

Si vous voulez tout savoir, c’est ce que j’écoute en écrivant ces quelques lignes.

Kadhafi. Le fou du désert à la garde-robe de rêve est, semble-t-il, en train de livrer son dernier combat. Cette ordure a toujours eu un côté je-me-branle-de-ce-que-vous-pensez-de-moi qui va me manquer.

J’aimais aussi beaucoup ses « amazones » et particulièrement la toute ronde ci-dessous. J’ai souvent rêvé qu’elle et moi, mais surtout moi, faisions ensemble des trucs sexuels tout à fait déments derrière un moucharabieh recouvert de peinture dorée.

kadhafi_Amazone

Etat d’esprit :

Carnets (8)

Etat d’esprit. Pas mieux. Toujours l’impression qu’il me manque des pièces pour que la mécanique soit complète et ronronne comme elle se devrait de ronronner. A croire que j’ai laissé la moitié de mes neurones quelque part sur la route des vacances.

Théâtre de rue (Aurillac). Paumés en troupeau. Corps agglomérés aux abords d’un parc fermé. Maigres, tatoués, percés. Vacillants, stupéfiés, ivres, amorphes, violents. Avachis dans leur urine, allongés dans leur vomi. Sans mémoire, sans présent, sans lendemain.

Musique. Enfin, une stéréo dans le salon. Vivement le premier déluge de décibels en quadriphonie. Reste à savoir qui de Miles Davis ou de Pink Floyd déflorera enfin le silence de cette pièce lumineuse qui s’ouvre sur un décor de vallons et de collines boisées. Pour le moment, Miles Davis tient la corde.

Lecture. Besoin de satire, furieuse envie de relire Evelyn Waugh. Prévoir les vivres et l’eau nécessaires à un voyage à la médiathèque.

Planète. Hier, j’ai regardé Home, un documentaire de 2009 sur ce qu’était la planète quand nous en avons hérité et ce que nous lui faisons subir depuis une cinquantaine d’années. Putain, quelle déprime. Petit Pepper, un brin désespéré devant l’état de son héritage, est parti jouer aux Playmobils : « Si je continue à regarder, je vais être triste », m’a-t-il confié avant que de s’éclipser à l’étage.

Sensation éprouvante d’avoir assisté au viol collectif d’une mère.

Café. Après plusieurs semaines à ne mettre qu’un demi-sucre dans ma tasse, je suis repassé à un cube entier. Aveu d’une régression, constat d’une faiblesse.

Café (du village). Miracle ! Le patron me parle enfin. Depuis que sa femme me sourit.

Balade. Sur les berges pavées de la Dordogne, à une trentaine de kilomètres de ma tour de contrôle, dans un autre département. Leurs supermarchés ne diffèrent pas des nôtres.

Argentat

Carnets (7)

Etat d’esprit. Fin de vacances, légère déprime post-partum.

Boogie-Woogie. La gare est aride où il pousse cependant des pêches de vigne. Son dernier banc est rouillé.Voix Ferrée

Boogie-Woogie (2). Manière pianistique de jouer le blues.

Piano Bar

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Boogie-Woogie (3). Manière pianistique de jouer le blues qui, invitée dans un bar ensoleillé, donne soif.

Piano Bar_5Piano Bar_6

Boogie-Woogie (4). Sur la place de l’église, une vieille dame danse, seule, dans la lumière. A l’intérieur du temple sombre, une flûte traversière se racle la gorge.

Boogie-Woogie

Lecture. Pas réussi à entrer de plein pied dans L’Inde en Héritage d’Abha Dawesar. Quant à The King Never Smiles, disons la vérité : l’histoire du roi de Thaïlande ne pourrait pas, à ce point précis de ma vie, m’indifférer plus. Les deux bouquins sont en stand-by. Je relis donc, mais sans la joie d’antan, Les Mémoires de Christophe Colomb – qui est pourtant un régal.

C’est peut-être toute la lecture qu’il me faudrait mettre en stand-by.

Jour férié. A des kilomètres de la civilisation avec seulement quelques brins de tabac au fond du paquet. Ne pas chercher à tirer plus d’une bouffée toutes les vingt ou trente minutes afin de tenir jusqu’à demain matin.

Météo (Nothing Hill, 15 août). Le ciel a la texture d’une éponge humide uniformément gris clair. Les chaises du jardin sont mouillées.

Boogie-Woogie (5). Près de la fontaine, une femme élégante aux yeux clairs et durs retint mon regard. Quand elle se leva pour échapper enfin à l’ennuyeux quintet qui récitait sans entrain sa leçon sous un kiosque de toile, quelque chose en moi se déchira. Je suis sûr et certain qu’elle sentait bon. Et frais. Sur son omoplate bronzée, près de la bretelle de sa robe bleue, j’aperçus un discret tatouage dans lequel je plantai mon regard. Frissonna-t-elle ?

Fontaine Laroquebrou

Carnets (6)

Océan. On en dira ce que l’on voudra mais, au final, l’Océan atlantique est une masse d’eau assez froide.

Sea Pepper

Plage. C’est, du reste, peut-être parce que l’eau est relativement froide que l’essentiel du troupeau s’arrête sur la plage et ne parcourt jamais les derniers mètres que le séparent de la fin du continent. A moins que ce ne soit le sable qui s’insinue, plus que les vagues qui déséquilibrent, qui constitue le but véritable de la transhumance annuelle.

Sea Pepper_3

Place. C’est une jolie place piétonne au centre de laquelle s’élève un arbre majestueux. Elle est bordée de restaurants, de cafés, de glaciers et, sur un carré de pelouse, à droite et sous un platane, il y a un manège qui tourne sans arrêt. On échoue ici, vomi par des rues de souvenirs, des allées de bric et de broc. Une assiette d’huitres, un pavé de merlu, une grande bouteille de rosé frappé, une cigarette roulée, un regard, les yeux plissés, sur la marée basse, les seins nus qui se prélassent et l’on repart. Près du manège, un enfant de 3 ans est venu y prendre une sévère rossée de ses parents, sous l’œil désolé de sa grand-mère qui pourtant ne dit mot. Les regards se détournent, se font sourds aux cris mouillés. L’enfant voulait deux rondes de manège pour faire bonne mesure, la dernière pour justifier l’épouvantable trajet qui le mena jusqu’ici.

Peintres du bord de mer. Donnez-leur de l’eau, du mouvement, des reflets irisés, de ces instants qui font une éternité et ils vous peignent des croutes où, dans l’épaisseur de la peinture, viennent se figer un horizon plat, un coucher de soleil bancal et des bateaux qui ne savent plus danser. Leurs pinceaux sont des truelles qui ne servent qu’à projeter des couleurs de crèmes glacées aux arômes artificiels.

Sea Pepper_2

Vent. Il se glisse sous la nappe et renverse trop souvent les verres de bière mal lestés.

Ferme exotique. A la buvette indo-africaine d’une ferme exotique, j’ai retrouvé le goût que je croyais perdu du Cacolac et partagé un paquet de chips avec un petit cochon rose et rusé qui bougeait tous azimuts en accéléré.

Seins. Au pied des escaliers qui mènent sur la plage, une femme est allongée. Ses seins très fortement étirés pendouillent, chacun de son côté respectif. A mon arrivée, elle les capture et les replace bien vite dans leurs poches de polyamide bariolé. Je lui sais gré de cette pudeur pressée, de cette lucidité soudaine. Qui lui éviteront le mélanome qui, autrement, l’aurait emportée à l’amour des siens. Qui sont tous sur la plage, assis à se toucher.

Potion magique. J’ai rencontré, dans un bar à cervoises dépourvu de chaises ou de tabourets, un druide mal rasé. De l’autre côté de la rue, un mur gris s’ornait de graffiti brouillons. Le patron a payé toutes les tournées.

Lecture. Je viens de me lancer dans L’Inde en Héritage d’Abha Dawesar mais, simultanément, car je sais jongler, je lis aussi The King Never Smiles, le livre qui, en Thaïlande, vaut quinze ans dans une prison moite et surpeuplée.

Musique. Je ne suis pas très fan de Crowded House, que je crois être un groupe néo-zélandais. Mais leur Fingers of Love est l’un des morceaux les plus sensuels que je connaisse. J’en préfère toutefois d’autres que je sais presque sur le bout des lèvres pour les avoir marmonnés depuis les temps d’une chambre fleurie. A commencer par Sweet Surrender de Tim Buckley ou Sparrow de Marvin Gaye.

Pluie. Les garçons, dit-on, passent entre les gouttes. Pas les barbecues.

Paresse. Ne pas la confondre avec le vide, la terre sèche. Elle n’est souvent qu’un problème mécanique.

Epicier. Si j’en juge par ce primeur aquitain, vendre des fruits et des légumes dans une commune aisée rend heureux. A vingt mètres de là, le boucher, prisonnier de son environnement sanglant, ne peut se permettre la même légèreté sans mettre mal à l’aise. Il en est du reste parfaitement conscient qui impose à ses clients, lorsqu’il tranche dans les chairs, un silence de cathédrale.

Buvette indo-africaine. Fin d’après-midi. Couple avec deux enfants blonds. Il est maigre, elle est énorme et blanchâtre. Il s’occupe des enfants, une fillette et un garçonnet, tout en picorant deux ou trois miettes. La vaste et pale mère putative mange gaufres et glaces. Elle avale, elle commande, elle ingurgite. Elle bâfre, elle commande, elle ingère.

A côté, à mille lieues, les enfants font très exactement ce que papa leur demande d’une voix douce et de mots qui tintinnabulent.

Cuisine. Les repas légers et presque végétariens m’embarrassent pas inutilement l’estomac et laissent plus de place au rosé. C’est là, assurément, un point en leur faveur.

 

Carnets (5)

Du matin. Je suis un être du matin qui s’est longtemps leurré, qui s’est longtemps complu dans la peau d’un noctambule.

Apéro. Grande table campagnarde bordée de longs bancs en bois. Paysans en jeans, paysans en short. Histoires de mûres, récits de bétail. Glaçon qui échappe des mains. Brins de paille sur le sol d’ardoise. Le chien, repu de fêtes, s’est allongé.

Sac de voyage. L’objet primordial est à mettre en dernier. Il doit être accessible et prêt à être feuilleté. On le posera près du tabac brun et du papier gommé.

Route des vacances. Il faut prévoir des pauses là où personne ne s’arrête jamais si l’on ne veut pas subir des conversations mille fois écoutées.

Jardin. Il faut éclaircir les plants, exposer les tomates au regard et à la caresse du soleil pour qu’elles rougissent. Mon T-shirt est mouillé et mes doigts sont verts. Mais les fruits seront fessus et d’un sanglant satiné quand je reviendrai de là où je vais.

« J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus,

Se traînant à l’aube dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre »

Ainsi commence Howl d’Allen Ginsberg, un long poème de 1961 où apparait déjà l’hécatombe à venir. Moi aussi, j’ai vu quelques enfants mal rasés se traîner, se prostituer pour une seringue, une maladie partagée. Mais d’aucun d’eux, je ne pourrais dire qu’il fut une exception ou une lumière, même tamisée. Membres maigres, peaux percées, ils sont venus puis ils sont passés. Ni leurs vies, ni leurs morts n’ont laissé une ride. Même leurs noms s’en sont allés.

Ginsberg_Howl

Montaigne. C’est l’égarement qui forme la jeunesse. On apprend peu d’un voyage sur un sentier balisé dont on ne s’éloigne jamais.

 

Carnets (4)

Route ensoleillée. Ou comment un achat de tabac et de bières à l’épicerie de la vallée vous emporte, à travers prés et formes vallonnées, sur les rivages d’un lac.

Puech des ouilles (couleurs)

J’aimerais avoir une maison vitrée sur ses pentes et un canot à moteur amarré dans le clapotis des battements de son cœur. J’y placerais un livre, de la nicotine et irais me poser à la verticale de ses profondeurs.

Canot

Eté. La saison des possibles.

Livre. Un écrivain bien trop célèbre a dit de Par un matin d’automne de Robert Goddard qu’il est un de ces romans « qui vous tiennent éveillé jusqu’au petit matin ». Hier soir, penché dessus, j’ai sombré bien avant le soleil. Après 246 pages, je n’ai pas encore compris pourquoi il est dans la Sélection 2011 du Prix des Lecteurs. Quels lecteurs ?

Délinquants. Il est question de demander aux militaires d’encadrer les jeunes délinquants. Je me demande s’il n’y aurait pas moins de morts parmi les soldats français présents en Afghanistan si l’on faisait l’inverse.

Accident. Une camionnette remonte une autoroute à contre-sens et percute, dans un fracas de métal, une voiture qui arrivait en face. Quatre morts. Tout cela a des airs de tournoi médiéval dépourvu de tout romantisme.

Cheveux. Qui n’a pas une femme pour lui couper les cheveux dans le jardin, presque nu sur une chaise placée au centre exact d’une tache de soleil, mérite son coiffeur et une pile de mauvais magazines déchiquetés.

Cuisine moléculaire. Qu’est-ce que c’est ? Wikipedia qui, en relation avec des « cuisiniers moléculaires », mentionne plusieurs fois l’expression renvoie vers une page intitulée Gastronomie moléculaire où il est expliqué que la gastronomie et la cuisine moléculaires, quoiqu’apparentées, sont deux choses différentes. Bref, je ne sais toujours pas ce que c’est mais je n’arrive cependant pas à me débarrasser des images d’aliments sphériques et phosphorescents, servis dans des éprouvettes, qui virevoltent dans mon esprit.

Musique du matin. Cycles de David Darling (1981 ; avec Jan Garbarek au saxophone et feu Collin Walcott au sitar et aux tablas). Peut-être est-ce dû à la présence de Walcott mais cette musique est très proche de celle d’Oregon ou de Codona.

Première guerre mondiale. Ou l’homme poussé aux limites de l’absurde et de la douleur, réduit au statut d’un animal fou et écœurant d’obéissance. L’apogée du patriotisme, la dernière guerre dont l’annonce déclencha des explosions de joie. Je suis un enfant des années 60 qui ne peut se détacher de ces petits bonhommes en noir en blanc aux mouvements trop rapides, les yeux caves, perdus dans leurs manteaux de boue. Et je reviens sans cesse à mes pellicules usées. J’y cherche des éclats d’humanité. Je traque les hommes qui tombent pour les relever. Je leur tisse une nouvelle existence. Je reconstruis ce qu’on leur a volé.

Quand j’étais môme, j’ai connu un poilu qui n’était jamais revenu. Il ne portait d’autres vêtements que son uniforme gris et sa moustache blanche. Gourde, quart et médailles, il se déplaçait dans un cliquetis de fer blanc. Il était joyeux d’être vivant mais toujours aux aguets.

Pourquoi n’ai-je pas compris alors que, du fond de sa folie, il se moquait des ricanements des idiots et nous signalait à tous un danger ?

Comment ai-je pu oublier son nom ?

Famine. Si chacun de ces enfants aux côtes apparentes et de ces femmes aux seins qui leur font comme des poches vides et fripées était une succursale de banque, les costards-cravates n’en seraient pas à noter, dans les marges de leurs calendriers, des « On s’appelle et on en parle », « réunion préparatoire de la réunion le… », « Sauver une vie coûte un demi-dollar : penser à faire de la monnaie », « Idées de discours : il faudrait que…, nous devrions… ».

Libye. Ce devait être un combat formidable, bref et victorieux, nous disaient ceux qui connaissent la guerre pour ne l’avoir jamais rencontrée (« Il n’est pas question de s’enliser, ce sera une opération de courte durée », Juppé – Mars 2011).

Ce sera pénible, long, cher et douloureux ; quand on ouvre ma cage, il n’est pas facile de m’y remettre, leur répond le monstre (« Nous nous inscrivons dans la durée », Longuet – Juillet 2011).

Petit Pepper voulait une boucle d’oreille et, boucle d’oreille, il a eu. Avec la bénédiction immédiate de cette grand-mère conquise qui me la refusait.

Harper Lee. L’oiseau moqueur, perché sur son étagère, me fait des clins d’œil insistants.

D’aucuns voient dans ce livre un « mythe sucré », une œuvre pour enfants, de l’humanisme dégoulinant. Certains écrivains, peut-être jaloux de ne pas l’avoir écrit, le fusillèrent sans autre forme de procès (Flannery O’Connor, Carson McCullers). A l’inverse, dans des sondages auprès de lecteurs américains, il est l’un des plus souvent cités parmi ces livres « qui font une différence » (juste après la bible, en fait). Les bibliothécaires britanniques, quant à eux, pensent qu’il est tout simplement un bouquin que « tout adulte devrait lire avant de mourir » (devant la bible, ce coup-ci).

Bref, L’oiseau moqueur, sur son étagère, me fait des clins d’œil qui sont comme une invitation à me faire mon propre avis sur la question, sans me soucier de ce qu’en disent détracteurs et laudateurs.

Juillet. Pluie, vent, froid. Qui nous rendra ce mois d’été perdu, cet interlude tant attendu mais que la grisaille nous a volés ?

Cigarette. Les Français, dans leur immense majorité, veulent que l’on interdise la cigarette à la plage. Même les fumeurs, à qui ils ne viendraient pas à l’idée de ne pas allumer leurs clopes en ce lieu, surtout s’il est bondé. Non, ils réclament de l’interdiction, du bannissement, de la répression et de l’amende. « Guidez-nous, montrez-nous le chemin. Légiférez, écrivez, imposez-nous cette responsabilité qui nous fait défaut. Comment pourrions-nous savoir ce qu’il faut faire sans un berger pour l’épeler ? »

Mais quand cesseront-ils, par leur présence massive et leurs rejets malsains, d’assassiner chaque année un peu plus les rivages au bord desquels ils vont oublier leurs jungles de béton ? N’entendent-ils donc pas la mer leur dire : « Pitié, laissez-moi vivre et respirer. J’étais belle mais vous êtes si laids… » ?

Carnets (3)

Poésie chinoise. Ce matin, à l’époque désormais révolue de mon troisième café, alors que la maisonnée était encore endormie et que, doucement, j’écoutais Gérard Manset, l’idée m’est venue de parcourir de la poésie chinoise. Les premiers poèmes sur lesquels je me suis penché parlaient beaucoup de prunes et, peut-être parce qu’il n’y a que des pommes et des bananes dans la coupe sur la table de la cuisine, n’ont guère retenu mon attention. A la page 24 du recueil (De l’art poétique de vivre en été), je suis enfin tombé sur une œuvre de Lu Yu (1125 – 1210 ; dynastie Song) qui, à l’exception notable de la mousse sur le sentier, décrivait parfaitement mon jardin et, après que j’eusse lancé la machine à café, mes premières pérégrinations matinales en ce bas-monde.

Au lever du jour la pluie lave les traces de poussière

Sous l’ombrage vert et dense le jardin est agréable

Au milieu du gazouillis des hirondelles, silencieux et sans affaire,

Seul, je parcours le sentier moussu et franchis le portail

Ce qui, en idéogrammes, donne ceci :

Lu Yu

Voiture. Ma voiture vert bouteille vide fait un drôle de bruit qui ne m’amuse pas. Sa voix est criarde et je ne suis pas très sûr de ce qu’elle raconte mais il me semble tout de même entendre : « Ne te lance pas sur la route des vacances, tu vas détester ça ».

Manset. Je ne dois plus être très loin d’avoir sa discographie complète. Peut-être même l’ai-je déjà. En tous cas, je suis content, et pour Manset et pour moi, que l’entité confuse que l’on nomme « grand public » ne l’ait jamais découvert. Elle a tendance à tout salir.

Manset, c’est une carrière lumineuse menée dans l’obscurité. L’écouter, c’est entendre un secret.

Gens. Les gens sont venimeux qui se sont eux-mêmes déçus à votre contact.

Yahoo. Ma messagerie mail depuis 9 ans s’apprête à sortir une nouvelle version et, parce que « la transparence est pour [elle] primordiale », elle se réserve le droit de lire mes mails entrants et sortants. Elle va aller y chercher des mots-clés afin de me proposer des publicités ciblées « selon mes centres d’intérêt ». En ce qui concerne la pub, mon seul et unique centre d’intérêt est de ne jamais en voir. De toute façon, cela ne sert à rien de me balancer de la réclame : d’une, je suis un mauvais consommateur et, de deux, j’ai installé un logiciel qui bloque tous les encarts qu’il est possible de bloquer.

N’en reste pas moins que je n’ai aucune envie que l’on lise mes mails et, si Yahoo ne me laisse pas le choix de garder ma version actuelle, je vais très certainement migrer chez un concurrent moins intrusif.

Roman. J’ai commencé la lecture de Par un matin d’automne de Robert Goddard. Le style n’est pas aussi riche, aussi fourni que je l’avais espéré. Prions pour que l’histoire soit à la hauteur.

Cendrier. J’en suis arrivé à une telle fréquence d’allers retours hebdomadaires entre l’étage et le rez-de-chaussée que je n’ai plus que deux solutions : soit je calme ma consommation de cigarettes, soit j’achète un cendrier plus gros.

Pains au lait. J’envisage de faire don des très décevants pains au lait que j’ai achetés. J’hésite encore entre plusieurs récipiendaires dont ma femme, originaire d’un pays où l’on n’a aucune idée du goût que devrait normalement avoir un pain au lait, les poules de mon voisin et les moineaux qui ont élu domicile dans mes thuyas.

Débat. Hier soir, j’ai regardé le débat sur France 24. Je me souviens plus de l’intitulé précis mais toujours est-il que les participants s’interrogeaient sur la probabilité que Sarkozy soit réélu en 2012. Ils ont tous plus ou moins dit, quoiqu’avec des mots très différents des miens, que les Français étaient tellement cons que tout était possible. J’ai beaucoup aimé le numéro de funambule d’un débatteur de droite qui, sans pouvoir nous fournir un seul exemple vérifiable de réussite, essayait de repeindre le quinquennat écaillé dans des tons satinés.

Je n’ai que peu de passion pour les blondes mais j’aime bien l’animatrice quand elle daigne enfin se laisser aller à un sourire. On devine alors aisément l’enfant diablement mutin qu’elle a dû être.

Prisons. Les prisons sont pleines jusqu’à la gueule, surbookées. On dirait des hôtels fous qui réservent à plusieurs clients la même chambre aux mêmes dates. A se demander s’il ne va pas falloir faire dormir et manger les hôtes à des heures différentes.

Manset, que j’écoute toujours, vient juste de me dire : « Otez-moi ces chaînes que je voie les eaux, que je connaisse encore la mer démontée ». Obok, l’album de 2006 dont sont tirées ces paroles, est une réussite, un vrai bijou aux accents rock retrouvés. Faut que je trouve où se cache la fonction « Autoreverse ».

Jardin. Tout pousse allégrement ; persil, basilic, tomates, oignons, poireaux, salades et blettes. Tout, sauf les petits pois et l’ail. Les petits pois, je m’en fous un peu mais la mort clinique du carré d’ail me perturbe bien plus que je ne veux publiquement l’admettre.

Roman. Je tiens un sujet depuis plus de 3 ans. Un sujet et une atmosphère. Mais je n’ai que cela. Ni plan, ni boussole pour me discipliner.

Dommage. A côté de « a fait un enfant, construit une maison et planté un arbre », cela aurait eu de la gueule.

Carnets. Je ne sais pas du tout où vont me mener ces présents carnets, format qui se cherche encore. J’en aime la latitude. J’aime la possibilité qu’ils offrent de mélanger l’infiniment petit et l’infiniment grand, le proche et le lointain, d’être plus créatif. Je ne vais pas pour autant abandonner les « revues de presse » et les textes plus caustiques mais ils sont une direction que je veux et vais explorer.